TV5Monde ouvre son actionnariat au Maroc et au Gabon : choix stratégique ou compromis diplomatique ?
Chaîne mondiale de la francophonie, vitrine culturelle et linguistique, TV5Monde revendique haut et fort son attachement à la liberté d’expression et au pluralisme. Sur le papier, la promesse est claire : un média international indépendant, au service des francophones du monde entier.
Dans les faits, la réalité est plus politique que journalistique.
Un capital verrouillé par les États
Le capital de TV5Monde est dominé par des acteurs publics :
• France, principal financeur
• Suisse
• Belgique (via la Fédération Wallonie-Bruxelles)
• Canada
• Monaco
Autrement dit : des gouvernements, des entités publiques, des structures étatiques. Pas d’investisseurs indépendants. Pas de contre-pouvoir capitalistique.
Quand l’actionnariat est politique, la ligne éditoriale ne peut pas être totalement libre.
TV5Monde n’est pas une chaîne indépendante : c’est un outil diplomatique audiovisuel.
Le Maroc et le Gabon : choix stratégique, pas démocratique
L’hypothèse d’un élargissement ou d’un renforcement de la place du Maroc et du Gabon au sein de la gouvernance pose une question frontale : pourquoi eux ?
Ni le Maroc ni le Gabon ne sont les plus grands pays francophones.
Ni le Maroc ni le Gabon ne figurent parmi les démocraties africaines les plus solides en matière de liberté de la presse.
Alors pourquoi ces deux États seraient-ils privilégiés ?
Le Maroc : partenaire stratégique, critique sous contrôle
Le Maroc est gouverné par une dynastie archaïque , un allié central de la diplomatie française et européenne. Coopération sécuritaire, enjeux migratoires, stabilité régionale : Rabat est un partenaire clé.
Mais sur le terrain médiatique, les ONG internationales pointent régulièrement les pressions sur les journalistes critiques, les procès sensibles, les lignes rouges politiques.
Pourtant, sur TV5Monde, l’image du Maroc est souvent valorisée : modernisation, diplomatie active, rayonnement culturel. Les sujets sensibles — libertés publiques, contestations sociales, prisonniers d’opinion — sont traités avec une prudence remarquable.
Coïncidence ?
Intégrer davantage le Maroc dans l’actionnariat d’un média international francophone reviendrait à institutionnaliser cette proximité. Or un actionnaire, même minoritaire, n’est jamais neutre.
Le Gabon : un allié historique plus qu’un modèle démocratique
Le Gabon, longtemps gouverné par une dynastie politique alliée de Paris, n’a jamais été un modèle de pluralisme démocratique.
Son poids démographique est marginal dans l’espace francophone. Son influence culturelle globale est limitée.
Alors pourquoi lui ouvrir la porte ?
La réponse semble moins linguistique que diplomatique. Le Gabon a longtemps été un pilier de la présence française en Afrique centrale. Sa place dans un dispositif audiovisuel francophone relève davantage d’une continuité politique que d’une nécessité médiatique.
Les grands absents : démographie ignorée
Pendant que Rabat et Libreville avancent, deux géants restent en marge :
• La République démocratique du Congo, premier pays francophone du monde en nombre de locuteurs.
• L’Algérie, immense espace francophone de fait, malgré son absence formelle de certaines structures de la francophonie.
Si TV5Monde était structurée selon un principe de représentativité linguistique, Kinshasa serait au centre du jeu.
Si le critère était le poids démographique francophone, l’Algérie serait incontournable.
Or ces deux pays ne sont pas au capital.
Pourquoi ?
Parce que la logique n’est pas démographique. Elle est diplomatique.
Le Luxembourg : prudence ou lucidité ?
Le Luxembourg, pourtant solidement ancré dans la francophonie européenne, n’a jamais consolidé une place majeure dans l’actionnariat. Officiellement, il s’agit de choix stratégiques et budgétaires.
Mais certains y voient aussi une distance vis-à-vis d’un modèle où l’indépendance éditoriale apparaît structurellement contrainte par les États.
Liberté proclamée, dépendance structurelle
TV5Monde affirme défendre la liberté d’expression. Mais peut-on critiquer frontalement un État qui siège au capital ?
Peut-on enquêter avec la même intensité sur un partenaire stratégique que sur un pays sans influence diplomatique ?
La dépendance financière crée une dépendance politique.
La dépendance politique produit de l’autocensure.
Ce n’est pas nécessairement une censure directe. C’est plus subtil : choix des angles, hiérarchie des sujets, tonalité des reportages.
Unmédia sous tutelle diplomatique
TV5Monde est moins une chaîne internationale indépendante qu’un instrument collectif de soft power francophone.
L’ouverture vers le Maroc et le Gabon ne répond ni au poids démographique, ni à un impératif démocratique. Elle répond à des équilibres géopolitiques.
Dans ce modèle, tout est politique :
• la composition du capital,
• les alliances,
• la visibilité accordée,
• les silences observés.
La question n’est donc pas de savoir si TV5Monde est un média de qualité.
La question est de savoir si un média détenu par des États peut réellement s’affranchir des intérêts de ces États.
Et pour l’instant, les faits suggèrent que la diplomatie prime sur la démocratie.
