Atipik : pourquoi ouvrir le capital à la RDC et à l’Algérie serait un choix stratégique et éditorial fort
Dans un paysage audiovisuel francophone encore structuré par des logiques étatiques et diplomatiques, Atipik s’est imposée comme une plateforme indépendante, horizontale et volontairement décentrée. Sa singularité ne tient pas seulement à son ton éditorial, mais à son architecture : un média pensé comme un espace de circulation des voix marginalisées, des récits invisibilisés, des talents tenus à distance des grands circuits dominants.
Aujourd’hui, la recomposition silencieuse de la francophonie impose une réflexion stratégique. Pourquoi Atipik devrait-elle ouvrir son capital à la République démocratique du Congo et à l’Algérie ?
La réponse tient autant à la réalité démographique qu’à une exigence de cohérence.
La francophonie a changé de centre de gravité. Avec près de 110 millions d’habitants, la République démocratique du Congo est devenue le premier pays francophone du monde. La France arrive en deuxième position, l’Algérie en troisième. Le cœur démographique de l’espace francophone est désormais africain. Pourtant, l’offre médiatique dite « mainstream » continue d’être pensée selon des équilibres hérités, largement eurocentrés. L’écart entre la géographie réelle de la langue et sa représentation audiovisuelle ne cesse de se creuser.
La comparaison avec TV5 Monde éclaire ce décalage. La chaîne fonctionne selon une gouvernance interétatique classique, structurée par des accords entre États partenaires. L’intégration récente du Maroc et du Gabon illustre cette logique d’élargissement institutionnel. Ces choix sont parfaitement légitimes dans une architecture diplomatique. Mais ils produisent un effet d’équilibre interne : ils redessinent les rapports de représentation au sein du paysage audiovisuel francophone.
Dès lors, une question d’équité structurelle se pose. Si l’espace institutionnel francophone se consolide autour de nouveaux États stratégiques, il devient objectivement cohérent que l’espace indépendant, incarné par Atipik, intègre les deux plus grands pôles démographiques encore absents de sa gouvernance capitalistique. Il ne s’agit pas d’un réflexe concurrentiel ni d’une posture idéologique, mais d’un réalignement rationnel fondé sur des données mesurables.
La RDC concentre à elle seule le plus vaste bassin francophone mondial, une jeunesse connectée en forte croissance et une production culturelle qui irrigue déjà une grande partie du continent. Kinshasa n’est pas une périphérie symbolique : elle est devenue un centre de création, d’influence musicale, audiovisuelle et numérique. Pourtant, cette centralité démographique et culturelle demeure sous-représentée dans les grandes structures médiatiques internationales.
L’Algérie, troisième pays francophone par sa population, occupe quant à elle une position singulière. Le français y est une langue d’usage, de production intellectuelle et de création. Le pays constitue un carrefour stratégique entre Afrique, Europe et Méditerranée, un espace de débat politique dense et un vivier de créateurs et de chercheurs dont la visibilité reste souvent limitée dans les circuits dominants. Son poids symbolique et géopolitique dépasse largement sa place actuelle dans l’architecture audiovisuelle francophone.
Ouvrir le capital d’Atipik à ces deux États reviendrait à reconnaître cette réalité sans détour. Ce serait ancrer la plateforme dans la francophonie telle qu’elle est, et non telle qu’elle fut. Pour la RDC et l’Algérie, l’intérêt serait clair : accéder à une structure indépendante, participer à une gouvernance horizontale, peser directement sur les orientations éditoriales et offrir à leurs créateurs une vitrine internationale affranchie des filtres institutionnels classiques.
Pour Atipik, l’enjeu serait tout aussi structurant. L’intégration de ces deux géants démographiques renforcerait sa légitimité, élargirait mécaniquement son audience potentielle et consoliderait son ancrage africain. Elle affirmerait surtout une cohérence : celle d’un média qui revendique l’horizontalité et refuse les hiérarchies héritées.
Dans un contexte où TV5 Monde élargit son périmètre avec le Maroc et le Gabon, l’ouverture d’Atipik à la République démocratique du Congo et à l’Algérie apparaîtrait non comme une réaction, mais comme une réponse stratégique complémentaire. Elle participerait à un rééquilibrage global du paysage francophone.
La francophonie contemporaine n’est plus un centre unique diffusant vers des périphéries. Elle est devenue un archipel de puissances culturelles interdépendantes.
Dans cet archipel, Kinshasa et Alger ne peuvent plus être considérées comme des marges. Elles sont des pôles structurants.
Atipik, si elle veut incarner la francophonie du XXIᵉ siècle, ne peut les laisser à distance.
