GENO-COST, LE PRIX DU SANG CONGOLAIS
Comment en est-on arrivé là ?
Au commencement, ils étaient quelques-uns. Puis des dizaines. Puis des centaines. Puis des milliers. Ensuite des millions.
Un mort. Puis deux. Puis dix. Puis cent mille. Puis douze millions.
Oui, douze millions de vies arrachées dans l’indifférence générale. Douze millions de morts engloutis dans une obscurité presque parfaite, sous un silence aussi épais que celui d’une cathédrale vide.
Comment le monde aurait-il pu réagir à une telle tragédie, puisqu’il semble qu’il ne savait pas ? L’information ne lui était pas parvenue. Voilà du moins l’explication la plus commode. Un alibi offert à tous, afin de se soustraire à la responsabilité de devoir porter le poids historique de la complicité.
Comble de l’ironie, car le Congo constituait précisément le prix à payer pour notre confort collectif. Ce même confort qui permet aujourd’hui à l’information de traverser les continents à la vitesse d’un clic, abolissant les distances et rendant presque impossible toute prétention à l’ignorance.
Et pourtant, lorsqu’il s’agit des souffrances du Congo, ces extraordinaires réseaux de communication semblent soudainement perdre leur efficacité. Etonnant !
Le Congo est le prix de nos batteries rechargeables, de nos téléphones intelligents, de nos ordinateurs portables. Bref, de cette révolution numérique dont nous célébrons chaque jour les bienfaits.
Alors tout ou presque devrait nous rappeler la République Démocratique du Congo.
Les cris des milliers de femmes violées dans les conflits de l’Est devraient résonner dans nos consciences chaque fois que nos doigts glissent sur l’écran lumineux de nos smartphones.
Le fracas des armes qui déchirent le ciel du Kivu devrait accompagner le démarrage silencieux de nos voitures électriques, de nos trottinettes et de tous ces symboles de la modernité qui circulent dans les rues de Paris, New York, Bruxelles ou Pékin.
La République démocratique du Congo n’est pas seulement un pays. Elle est devenue un autel. L’autel sur lequel notre civilisation a accepté de sacrifier des millions d’êtres humains pour accomplir l’un des plus grands bonds technologiques de l’histoire contemporaine.
Au commencement, il y eut les marchés d’esclaves. Des hommes, des femmes et des enfants furent arrachés à leur terre pour alimenter les plantations du Nouveau Monde. Le monde réclamait du coton, du sucre, du café, du riz et du thé. Derrière ces richesses qui enrichissaient les empires, se cachait une immense souffrance humaine.
De nombreuses études affirment que le Congo a payé le plus lourd tribut.
Puis vint l’époque du caoutchouc. Une époque marquée par la terreur et l’inhumanité. Pour satisfaire les besoins de la révolution industrielle naissante, des populations entières furent soumises à un régime de violence systématique. Les mains coupées devinrent le symbole tragique d’un système où la valeur du caoutchouc semblait supérieure à celle de la vie humaine.
Ensuite, ce fut le temps du cuivre et des autres richesses minières. Sous la colonisation, les ressources du sous-sol congolais alimentèrent le développement industriel de puissances lointaines, tandis que les populations locales subissaient travail forcé, discriminations et privations. Les minerais quittaient le pays, mais la prospérité qu’ils généraient ne profitait que rarement à ceux qui les extrayaient. Qui s’en souvient ?
Ainsi, de siècle en siècle, les matières premières ont changé de nom, mais la logique est demeurée la même : lorsque le monde convoite une ressource indispensable à son développement, le Congo se retrouve souvent au cœur de cette convoitise, portant sur ses épaules une part disproportionnée du coût humain, social et historique du progrès des autres. Qui en a conscience ?
Le progrès ne peut-il donc jamais s’affranchir du sacrifice des Congolais ?
La vie des certains Congolais serait-elle la batterie qui permet au monde d’avancer ?
La qualification juridique de cette tragédie n’est donc pas une simple question académique. Elle engage notre conscience collective. Car les mots que nous employons pour désigner un crime déterminent la manière dont nous le regardons et le niveau de responsabilité que nous sommes prêts à assumer.
Dans cette histoire, il y a des commanditaires, des exécutants et des bénéficiaires. Mais il y a également des victimes congolaises.
Celles-ci n’attendent ni privilège ni compassion particulière. Elles réclament simplement la reconnaissance de leur souffrance et la vérité sur le préjudice qu’elles ont subi.
Car derrière les statistiques expéditifs se trouvent des hommes, des femmes et des enfants dont la mémoire mérite davantage que l’oubli.
Le silence réservé à ces millions de disparus interroge notre époque. Il questionne chaque génération de bénéficiaires. Que leur doit-on ?
Les morts du Congo ne sont pas les victimes d’un astéroïde, mais d’un système économique mondialisé et récurrent où les richesses d’un territoire alimentent le progrès du reste du monde au préjudice de ceux qui en paient le prix.
Ils nous obligent à regarder en face une réalité dérangeante : celle d’une tragédie humaine qui dure depuis plus de trois décennies. Des crimes de masse, planifiés, structurés, financés et organisés en vue de satisfaire le confort économique du monde.
Reconnaître cette vérité ne relèvera pas les morts. Mais ce serait déjà refuser qu’ils meurent une seconde fois dans l’indifférence ou plutôt noyés dans le flux incessant de l’information.
La juste qualification juridique arrête le temps, rend justice et permet aux morts de reposer en paix.

