Oradour-sur-Glane : quand les ruines nous supplient de bâtir des ponts (vidéo)
Il y a des lieux qui ne vous appellent pas. Ils vous hantent.
Depuis que mon confrère Jean-Michel Aphatie a établi un parallèle entre le massacre d’Oradour-sur-Glane et certaines exactions commises par l’armée française durant la conquête de l’Algérie, notamment les enfumades du XIXᵉ siècle, je n’avais qu’une obsession : venir ici. Voir. Comprendre. Écouter le silence.

Non pas pour comparer les tragédies, mais pour rappeler qu’aucune douleur n’efface une autre et qu’aucun peuple n’a le monopole de la souffrance.
Le 10 juin 1944, la division SS Das Reich entre dans ce paisible village du Limousin.
En quelques heures, Oradour-sur-Glane cesse d’exister.
Les hommes sont séparés des femmes et des enfants. Conduits dans plusieurs granges, ils sont mitraillés avant que les bâtiments ne soient incendiés. Les rares survivants témoigneront de l’horreur.

Les femmes et les enfants sont enfermés dans l’église. Une explosion retentit. Puis les flammes. Ceux qui tentent de s’échapper sont pris pour cible. Plus de 400 femmes et enfants meurent brûlés ou asphyxiés. Au total, 643 habitants sont assassinés.
En parcourant aujourd’hui les rues figées dans le temps, les carcasses rouillées des voitures, les machines à coudre, les rails du tramway, les maisons éventrées, on ne visite pas un village. On entre dans une immense blessure.
Le général de Gaulle décida de conserver Oradour en l’état. Les pierres parlent encore. Elles crient même.

La polémique suscitée par les propos de Jean-Michel Aphatie aura au moins eu un mérite : rappeler que l’histoire ne peut être sélective. Les enfumades perpétrées en Algérie au XIXᵉ siècle, comme le massacre d’Oradour en 1944, appartiennent à ces pages sombres que les nations regardent parfois difficilement en face.
La haine ne civilise pas.
La colonisation ne devient pas une œuvre civilisatrice lorsqu’elle s’accompagne de massacres, d’humiliations et de la négation de la dignité humaine. Pas davantage que l’occupation nazie ne pouvait être présentée comme une mission de civilisation en France.
La mémoire ne doit jamais être utilisée pour opposer les victimes.
Elle doit servir à empêcher que l’histoire recommence.
Le hasard de mon itinéraire donne à ce reportage une dimension particulière.

Je me trouve dans le Poitou, cette région où l’histoire retient la bataille de 732, lorsque Charles Martel affronta les armées arabo-berbères. À une cinquantaine de kilomètres d’ici, dans le petit village d’Usson-du-Poitou, je séjourne chez la famille Bulidon. Je suis venue y recueillir le témoignage de l’un des derniers témoins du tir nucléaire Béryl, réalisé dans le Sahara algérien en 1962. Un essai qui tourna à la catastrophe, irradiant des militaires français ainsi que des populations touarègues.
En quelques dizaines de kilomètres, deux histoires se croisent. Deux mémoires. Deux peuples.

Comme journaliste, je refuse que ces mémoires deviennent des armes.
Comme autrice, je crois qu’elles peuvent devenir des passerelles.
Mon rêve est simple.
Que des villages français et algériens se jumellent.
Que des villes construisent des projets communs.
Que des universités échangent leurs étudiants et leurs chercheurs.
Que des médias travaillent ensemble pour raconter nos histoires avec honnêteté, sans haine, sans caricature.
Après trois guerres en moins d’un siècle, Français et Allemands ont réussi à bâtir une paix exemplaire. Ils ont fait de leur réconciliation un pilier de l’Europe.
Pourquoi la France et l’Algérie ne pourraient-elles pas, elles aussi, emprunter ce chemin exigeant de vérité, de reconnaissance et de respect mutuel ?
Depuis Oradour-sur-Glane, je lance cet appel.
Un appel à une paix durable.
Un appel à l’amitié entre les peuples.
Un appel à une véritable liberté de la presse, en Europe comme en Afrique, parce qu’une presse libre n’a pas pour vocation d’entretenir les fractures, mais de permettre aux sociétés de regarder leur histoire avec lucidité.
Les ruines d’Oradour ne demandent pas vengeance.
Elles demandent que plus jamais des enfants ne meurent parce que des adultes ont choisi la haine.
Si Atipik TV est venue jusqu’ici, c’est pour porter ce message.
Je veux continuer à bâtir des ponts.
Jamais des murs.

