De l’exportation du conservatisme religieux à la modernisation : le tournant saoudien de Mohammed ben Salmane

Pendant plusieurs décennies, l’Arabie saoudite a été associée à une conception particulièrement conservatrice de l’islam sunnite. Aujourd’hui, sous l’impulsion de Mohammed ben Salmane, le royaume cherche au contraire à projeter l’image d’une puissance moderne, ouverte aux investissements, au tourisme, au divertissement et à la culture mondiale.

Le contraste est spectaculaire. Hier, Riyad consacrait une partie importante de ses ressources à la diffusion internationale d’une conception rigoriste de l’islam. Aujourd’hui, il investit dans les parcs de loisirs, le sport, le cinéma, la musique, les nouvelles technologies et les grands projets internationaux.

Ce changement mérite d’être analysé sans tomber ni dans l’angélisme ni dans la caricature.

Salafisme, wahhabisme et djihadisme : trois notions à distinguer

Le premier piège consiste à mettre toutes les expressions du conservatisme islamique dans la même catégorie.

Le salafisme désigne une famille de courants qui cherchent à revenir aux pratiques et aux références des premières générations de musulmans. Certains salafistes sont essentiellement quiétistes et considèrent que les croyants doivent éviter l’engagement politique ; d’autres sont militants ; certains courants, enfin, ont évolué vers le salafisme djihadiste.

Le wahhabisme, terme historiquement associé à l’enseignement de Muhammad ibn Abd al-Wahhab au XVIIIᵉ siècle, constitue une tradition religieuse particulière qui a été étroitement liée à la formation historique de l’État saoudien.

Le djihadisme, en revanche, désigne une idéologie politique et violente qui justifie le recours au terrorisme et à la lutte armée.

Il serait donc intellectuellement incorrect de considérer une femme portant le niqab ou le jilbab, ou un homme portant le qamis et une longue barbe, comme un djihadiste. Ces signes peuvent témoigner d’une pratique religieuse très conservatrice, mais ils ne constituent pas en eux-mêmes une preuve d’adhésion à la violence politique.

Cette distinction est essentielle pour comprendre les évolutions religieuses observées dans plusieurs pays du Maghreb sans tomber dans l’amalgame.

La diffusion internationale d’un islam conservateur

À partir des années 1970, l’augmentation spectaculaire des revenus pétroliers donne à Riyad des moyens financiers considérables. L’Arabie saoudite développe alors son influence religieuse internationale par le financement de mosquées, d’institutions religieuses, d’écoles, de bourses d’études, de publications et de prédicateurs.

Cette politique s’inscrit dans un contexte géopolitique particulier : la guerre froide.

L’Union soviétique et différents mouvements nationalistes, socialistes ou communistes exercent alors une influence importante dans plusieurs pays musulmans. Les États-Unis et leurs alliés cherchent à contenir cette influence.

Mohammed ben Salmane a lui-même expliqué en 2018 que les investissements saoudiens dans les mosquées et les écoles religieuses à l’étranger étaient liés à cette période et que les alliés occidentaux avaient demandé à Riyad d’utiliser ses ressources pour empêcher l’influence soviétique de progresser dans les pays musulmans.

Cette déclaration ne signifie cependant pas que Washington aurait « créé » le wahhabisme ou contrôlé l’ensemble de la politique religieuse saoudienne. Le courant wahhabite était beaucoup plus ancien et reposait sur une alliance historique entre la famille Al-Saoud et l’establishment religieux.

La réalité est donc plus complexe : une convergence d’intérêts entre une puissance saoudienne désireuse d’étendre son influence religieuse et des puissances occidentales qui cherchaient, dans le contexte de la guerre froide, à contenir leurs adversaires géopolitiques.

Une influence réelle, mais difficile à mesurer

La diffusion de cette culture religieuse a pu contribuer, dans certains pays, à renforcer des pratiques et des représentations plus conservatrices.

Au Maghreb, par exemple, l’apparition ou la progression de certaines pratiques vestimentaires et religieuses plus rigoristes a parfois été associée à l’influence de courants salafistes.

Mais il serait excessif d’attribuer à l’Arabie saoudite l’ensemble de ces évolutions.

En Tunisie, en Algérie ou au Maroc, les transformations religieuses ont également été liées à des facteurs internes : crise des idéologies nationalistes, difficultés économiques, chômage, urbanisation, évolution des sociétés, migrations, influence des chaînes satellitaires puis d’Internet et recherche identitaire de certaines générations.

L’influence saoudienne peut donc être considérée comme un facteur parmi plusieurs, et non comme une explication unique.

Le tournant de Mohammed ben Salmane

C’est ici que le paradoxe devient particulièrement intéressant.

Depuis son accession au premier plan du pouvoir, Mohammed ben Salmane cherche à réduire le poids politique et social de l’ancien establishment religieux.

Les autorités ont notamment réduit les pouvoirs de la police religieuse, autorisé les cinémas et les concerts, permis aux femmes de conduire et encouragé leur participation à la vie économique et sociale.

MBS présente cette évolution comme un retour à un islam qu’il considère comme plus modéré et plus compatible avec la modernisation du pays.

Il a également associé le durcissement religieux saoudien aux bouleversements de la période suivant 1979, notamment la révolution iranienne et la prise de la Grande Mosquée de La Mecque.

Son discours revient donc à dire que le modèle religieux qui s’était imposé dans le royaume au cours des décennies précédentes n’était pas nécessairement le seul visage possible de l’islam saoudien.

De la mosquée au parc d’attractions

C’est dans cette perspective que les investissements internationaux de l’Arabie saoudite prennent tout leur sens.

Un investissement de plusieurs milliards d’euros dans un complexe de loisirs en France peut sembler appartenir à un monde totalement différent de celui des mosquées et des écoles religieuses financées plusieurs décennies auparavant.

Pourtant, les deux politiques ont un point commun : elles constituent des instruments de puissance et d’influence.

Hier, l’influence passait largement par la religion.

Aujourd’hui, elle passe davantage par le capital, le tourisme, le sport, le divertissement, la technologie et les grandes marques culturelles.

L’objectif n’est plus seulement de convaincre des croyants. Il est de faire de l’Arabie saoudite une puissance économique et culturelle incontournable.

Une rupture réelle, mais pas nécessairement une démocratisation

Il faut toutefois éviter de présenter MBS comme un simple réformateur libéral.

La transformation saoudienne est avant tout une modernisation contrôlée par l’État.

Le prince héritier cherche à réduire le pouvoir des autorités religieuses indépendantes, mais il concentre parallèlement une grande partie du pouvoir politique entre ses mains.

La libéralisation sociale ne s’accompagne donc pas nécessairement d’une libéralisation politique équivalente.

C’est l’une des principales ambiguïtés du modèle saoudien : davantage de liberté dans certains domaines de la vie quotidienne peut coexister avec un contrôle politique très important.

La transformation du royaume doit donc être comprise à la fois comme une modernisation sociale et économique et comme une consolidation du pouvoir central.

Un paradoxe qui est en réalité une reconversion

Le contraste entre l’ancienne politique saoudienne et celle de MBS est donc réel.

Mais il serait peut-être plus exact de parler de reconversion de la puissance saoudienne plutôt que de contradiction.

Pendant la guerre froide, la religion constituait un instrument d’influence particulièrement utile à Riyad dans un environnement dominé par la confrontation entre les États-Unis et l’Union soviétique.

Aujourd’hui, le royaume dispose d’autres moyens : des capitaux considérables, un fonds souverain puissant, une position énergétique majeure et l’ambition de devenir une destination mondiale pour le tourisme, le sport, le divertissement et les technologies.

La question n’est donc plus seulement : « Quelle religion l’Arabie saoudite exporte-t-elle ? »

Elle devient : « Quel modèle de puissance l’Arabie saoudite veut-elle désormais exporter ? »

La réponse de MBS semble claire : beaucoup moins celui d’un conservatisme religieux transnational et beaucoup plus celui d’un État nationaliste, économiquement ambitieux, technologiquement moderne et culturellement ouvert — tout en restant politiquement autoritaire.

C’est précisément ce qui rend la transformation saoudienne aussi intéressante.

Le royaume ne renie pas nécessairement son passé, mais il cherche à changer profondément les instruments par lesquels il exerce son influence.

Le contraste entre le financement passé d’un conservatisme religieux et les investissements actuels dans les loisirs, le tourisme ou la culture occidentale révèle ainsi moins une contradiction absolue qu’un changement de stratégie de puissance.

Hier, Riyad cherchait notamment à faire rayonner une certaine vision religieuse.

Aujourd’hui, il cherche surtout à faire rayonner une marque : celle d’une Arabie saoudite moderne, riche, ambitieuse et incontournable sur la scène internationale.

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