Irradiés du Sahara : la France doit à ses appelés ce qu’elle a fini par devoir à la Polynésie
La bombe voulue par De Gaulle, qu’il appelait lui-même autrefois « sa bombinette », a eu un prix : celui des irradiés du Sahara algérien, avant ceux de la Polynésie. Soixante ans après la fin de nos essais nucléaires, conduits de 1960 à 1966, ce passé hérité de l’Algérie française est entré dans l’histoire par la petite porte, celle de l’oubli.
Oubliés, les milliers de militaires, en majorité des appelés du contingent, sans compter le personnel civil, exposés aux retombées radioactives des essais en atmosphère à Reggane, puis à In Ekker, au nuage radioactif échappé d’une galerie creusée dans la montagne du Tan Afella, le jour de l’essai Béryl, qui a tourné à la catastrophe. D’autres essais se sont mal passés sans être documentés. Ils étaient en permanence 2 000 sur la base-vie d’In Amguel. Oubliée aussi, cette population de Touaregs, des villageois des centres de culture aux nomades sur leurs pistes, exposée dans les mêmes conditions. À l’époque, leur population était estimée entre 20 000 et 25 000 dans le Hoggar.
Il fallut attendre la loi Morin du 5 janvier 2010 pour qu’un organisme présenté comme indépendant, le Civen — Comité d’indemnisation des victimes des essais nucléaires —, procède à l’attribution d’indemnités au titre de réparations. Les restrictions imposées pour en bénéficier furent telles que la grande majorité des irradiés en fut écartée, et les Algériens en furent exclus. Nous avons les témoignages de ces soldats abandonnés au pied de la montagne le jour de Béryl, victimes plus tard de cancers reconnus comme radio-induits, et dont les dossiers furent pourtant récusés par le Civen.
Dans un livre à résonance internationale, publié en 2021 sous le titre Toxique, à l’issue d’une enquête de deux ans sur les essais nucléaires en Polynésie, les journalistes et chercheurs Tomas Statius et Sébastien Philippe ont établi comment le CEA et l’armée ont œuvré pour minimiser les seuils d’exposition des irradiés. Ils dénoncent le refus du Civen de publier les justifications utilisées pour régler ou rejeter les dossiers. Ils s’apprêtent à mener le même travail sur le Sahara algérien.
Nous avons appris qu’à l’initiative de Madame Mereana Reid Arbelot, députée de la Polynésie française, une loi va être soumise au vote du Sénat et de l’Assemblée nationale pour réaménager la loi Morin et permettre à davantage d’irradiés d’en bénéficier. La portée de cette loi inclut la Polynésie française et le Sahara algérien.
Mais si les victimes françaises de Polynésie, exposées pendant trente ans, de 1966 à 1996, aux retombées des essais de notre bombe H, pourront, vu leur espérance de vie, encore en profiter malgré leur cancer, les victimes du Sahara algérien, en métropole comme en Algérie, toutes disparues aujourd’hui, tomberont dans les oubliettes de notre histoire coloniale.
Aucun président de la Ve République ne s’est intéressé au sort des irradiés victimes de nos essais nucléaires en Algérie, autant pour des raisons financières que diplomatiques. La relance de ce sujet sera entre les mains de la prochaine majorité parlementaire.

