Le dernier témoin de Béryl accuse Paris d’avoir abandonné les irradiés du Sahara : « Avez-vous seulement mis les pieds là-bas ? »

Dans une lettre ouverte publiée le 9 octobre sur son blog chez Mediapart, Louis Bulidon, l’un des derniers témoins de l’accident nucléaire de Béryl, interpelle la ministre française des Armées. Il dénonce l’abandon des victimes et des sites contaminés des essais nucléaires français au Sahara algérien.

Louis Bulidon, 90 ans, l’un des derniers témoins de l’accident de Béryl, chez lui en juillet 2026. © Lila Lefèvre /ATIPIK TV

 Il a 90 ans et n’entend pas se taire. Ingénieur chimiste appelé du contingent, Louis Bulidon était présent à In Ekker, dans le Hoggar, le 1er mai 1962, lorsque le tir souterrain Béryl a mal tourné et laissé s’échapper un nuage radioactif. Plus de soixante ans plus tard, ce témoin direct adresse une lettre ouverte cinglante à la ministre des Armées.

Une réponse parlementaire qui ne passe pas

À l’origine de sa colère : la réponse apportée le 8 septembre 2026 par la ministre à la députée Sabrina Sebaihi. L’élue l’interrogeait sur la transmission à l’Algérie des informations relatives à l’emplacement des zones contaminées par les 17 essais nucléaires français réalisés entre 1960 et 1966.

La ministre avait rappelé que les installations avaient été démantelées et les sites rétrocédés aux autorités algériennes, « conformément aux accords d’Évian ». Elle citait aussi un rapport parlementaire de 2001 sur les conséquences environnementales et sanitaires des essais, ainsi que le dossier de cartes et d’informations sur les déchets enfouis remis par Emmanuel Macron au président Tebboune lors de sa visite en Algérie, en août 2022.

Pour Louis Bulidon, ces arguments ne tiennent pas. Si tout avait été réglé, souligne-t-il, ni la députée ni les autorités algériennes n’auraient eu besoin de réclamer ces documents.

« Des enfants franchissent les enceintes des pas de tir »

Le vétéran dresse un constat accablant. Selon lui, les personnes présentes lors des tirs n’ont jamais bénéficié du moindre suivi sanitaire, et l’environnement n’a fait l’objet d’aucune réparation. Il décrit des sites abandonnés et dégradés, livrés à la misère locale : des enfants peuvent, écrit-il, franchir sans difficulté les enceintes des anciens pas de tir pour récupérer des métaux revendus pour quelques maigres revenus.

« Mais l’avez-vous seulement fait ? », lance-t-il à la ministre, en l’invitant à se rendre sur place ou, à défaut, à regarder les nombreux documentaires disponibles sur le sujet.

Le souvenir de Béryl

Louis Bulidon rappelle aussi un épisode emblématique du 1er mai 1962. Gaston Palewski, ministre de la Recherche sous le général de Gaulle, présent ce jour-là, avait attribué sa leucémie aux radiations reçues lors de ce tir raté. Lui et Pierre Messmer, alors ministre des Armées, avaient été évacués en urgence, contrairement aux personnels civils et militaires et aux habitants de la région.

Le témoin s’en prend également au contexte politique actuel. Il reproche au gouvernement de ne pas s’être opposé au texte porté par le Rassemblement national pour dénoncer l’accord franco-algérien de 1968, qu’il qualifie de « faute politique ».

Sa conclusion est sans appel : il juge la réponse de la ministre « indigne de [sa] responsabilité » et y voit une insulte envers les témoins comme lui, mais aussi envers les relations entre la France et l’Algérie.

Un livre-entretien attendu

Ce combat, Louis Bulidon a choisi de le confier aussi à l’écrit. Du 6 au 16 juillet dernier, la journaliste et autrice Lila Lefèvre a séjourné chez Louis Bulidon et son épouse pour recueillir ses souvenirs et ses témoignages. De ces dix jours d’échanges naîtra un livre d’entretiens, dont la parution est attendue avant l’été prochain.

Louis Bulidon y livre ses secrets, mais aussi ceux de son ami et frère d’armes, le physicien nucléaire Raymond Sené, décédé l’an dernier. Deux voix qui ont vécu de l’intérieur l’une des pages les plus sombres de l’histoire nucléaire française, et dont le témoignage croisé promet d’éclairer d’un jour nouveau ce que la France officielle a longtemps préféré taire.

Un dossier toujours ouvert

Entre 1960 et 1966, la France a mené 17 essais nucléaires dans le Sahara algérien : quatre tirs atmosphériques à Reggane, puis treize tirs souterrains à In Ekker. La question de la décontamination des sites, de l’indemnisation des victimes et de l’accès complet aux archives reste l’un des points les plus sensibles du dossier mémoriel entre Paris et Alger.

Auteur des Irradiés de Béryl, Louis Bulidon poursuit ce qu’il considère comme son dernier combat : obtenir de la France qu’elle reconnaisse enfin sa dette envers les victimes.

📎 Lire la lettre ouverte de Louis Bulidon sur Mediapart :

https://blogs.mediapart.fr/louis-bulidon/blog/091026/lettre-ouverte-madame-la-ministre-des-armees

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