Méditerranée orientale : l’Est libyen ratifie l’accord maritime avec Ankara, Bruxelles le déclare « nul et non avenu »
Sept ans après sa signature, le mémorandum turco-libyen de 2019 a été ratifié à l’unanimité par le Parlement de l’Est libyen. Un revirement spectaculaire, rendu possible par l’éviction de son président historique, et aussitôt rejeté par l’Union européenne, la Grèce et Chypre.
Un vote unanime à Benghazi
Le 20 octobre 2026, la Chambre des représentants libyenne, basée dans l’Est du pays, a ratifié à l’unanimité le mémorandum d’entente sur la délimitation des zones maritimes signé en novembre 2019 entre la Turquie et le gouvernement de Tripoli. L’annonce a été faite à Benghazi par le porte-parole du Parlement, Abdallah Bliheq.
Le symbole est fort : il s’agit de la première décision prise lors de la séance inaugurale du Parlement sous sa nouvelle présidence. Pendant des années, cette même assemblée avait dénoncé le texte comme illégal.
La riposte immédiate de Bruxelles
Quelques heures après le vote, la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, et le président du Conseil européen, António Costa, ont publié une déclaration commune. Ils y expriment leur « profond regret » et rappellent que la position de l’Union, fixée par le Conseil européen en 2019, reste inchangée : selon Bruxelles, l’accord porte atteinte aux droits souverains d’États tiers, n’est pas conforme au droit de la mer et est donc « nul et non avenu ».
Les deux dirigeants réaffirment leur solidarité avec la Grèce et Chypre, ainsi que l’opposition de l’Union à toute ingérence extérieure en Libye.
Athènes a suivi le lendemain. Le ministre grec des Affaires étrangères, Giorgos Gerapetritis, a affirmé que la ratification ne donnait au mémorandum aucun poids juridique ou politique supplémentaire et qu’il ne serait « en aucun cas » appliqué. La Grèce rappelle que la Turquie et la Libye n’ont pas de côtes opposées ou adjacentes permettant juridiquement une telle délimitation, et que le tracé ignore la Crète.
À Ankara, à l’inverse, la ratification a été saluée comme une consolidation de l’accord.
Retour en arrière : un accord né dans la guerre
Pour comprendre ce revirement, il faut revenir à l’automne 2019. Le gouvernement d’union nationale de Fayez al-Sarraj, reconnu par l’ONU, est alors assiégé à Tripoli par les forces du maréchal Khalifa Haftar. Il trouve un allié décisif en Turquie. Le 27 novembre 2019, Ankara et Tripoli signent deux textes : un accord de coopération militaire, qui ouvre la voie à l’intervention turque, et le mémorandum maritime.
Ce second texte trace une zone économique commune reliant les côtes turques et libyennes à travers la Méditerranée orientale, en ignorant les grandes îles grecques comme la Crète et Rhodes. La réaction est immédiate : la Grèce expulse l’ambassadeur libyen à Athènes, et le Conseil européen condamne le texte dès décembre 2019.
Dans l’Est libyen, le Parlement de Tobrouk, alors allié de Haftar et ennemi déclaré d’Ankara, dénonce l’accord comme illégal, et une cour d’appel d’Al-Bayda l’annule. Argument central : le gouvernement Sarraj n’avait jamais obtenu la confiance du Parlement et ne pouvait donc pas engager le pays.
Sept ans de bras de fer
En août 2020, la Grèce et l’Égypte répliquent en signant leur propre accord de délimitation maritime, qui chevauche le tracé turco-libyen. La Méditerranée orientale devient l’un des théâtres les plus sensibles de la région, entre explorations gazières, patrouilles navales et batailles juridiques.
Encore en décembre 2025, le président du Parlement, Aguila Saleh, qualifiait l’accord d’illégitime et de non contraignant, faute de ratification, tout en se disant ouvert à une renégociation dans un cadre élargi à la Grèce, à l’Égypte et à la Turquie.
Le grand retournement
Entre-temps, les alliances ont basculé. L’ancien adversaire militaire de la Turquie s’en est rapproché : depuis 2025, les échanges se multiplient entre Ankara et le camp Haftar, sur fond d’investissements turcs dans l’Est libyen. Dès l’été 2025, le Parlement de l’Est avait créé une commission technique chargée d’étudier le mémorandum.
Le dernier verrou a sauté au début du mois. Le 6 octobre 2026, les députés ont écarté Aguila Saleh, à la tête de l’assemblée depuis 2014, après avoir limité à douze mois le mandat du président. Il a été remplacé par Al-Salhin Abdelnabi al-Obeidi, député de Tobrouk. Aguila Saleh a contesté la légalité de la procédure. Selon plusieurs analystes, dont Emadeddin Badi, du centre de réflexion londonien Chatham House, il serait la dernière victime de la volonté de Saddam Haftar, fils du maréchal, de concentrer le pouvoir dans l’Est. D’après la presse grecque, Aguila Saleh avait refusé de soumettre le mémorandum au vote. Quatorze jours après son départ, le texte était ratifié.
Et maintenant ?
Sur le plan juridique, la ratification ne tranche rien. La Turquie n’étant pas partie à la Convention des Nations unies sur le droit de la mer, aucun arbitrage neutre n’est possible. Le différend risque de se jouer, comme depuis sept ans, par la diplomatie, les patrouilles navales et les permis d’exploration, notamment au sud de la Crète.
Sur le plan politique, le vote donne en revanche à Ankara un atout majeur : l’accord est désormais soutenu par les deux camps rivaux d’une Libye toujours divisée, entre le gouvernement d’Abdelhamid Dbeibah à Tripoli, reconnu par l’ONU, et les autorités de l’Est contrôlées par le clan Haftar. Pour l’Union européenne, qui défend la Grèce et Chypre tout en ayant besoin de la Libye sur les questions migratoires et énergétiques, l’équation devient encore plus délicate.
Entre les deux rives, la Méditerranée orientale reste une mer de frontières disputées.