Béryl, 1er mai 1962 : le tir nucléaire qui a fui, et une mémoire toujours confinée
Soixante-quatre ans après l’accident de Béryl, les conséquences des essais nucléaires français dans le Sahara algérien restent une plaie mal refermée. La France a reconnu certains faits, mais la question des victimes, des déchets et de la dépollution demeure largement ouverte.
Le 1er mai 1962, à In Ecker, dans le Sahara algérien, la France procède à un essai nucléaire souterrain baptisé Béryl.
L’objectif est clair : poursuivre la mise au point de la force de frappe française en testant un dispositif nucléaire dans une galerie creusée au cœur du massif du Taourirt Tan Afella.
Mais le confinement échoue.
Une partie des produits radioactifs s’échappe de la galerie. Les évaluations scientifiques disponibles estiment qu’environ 5 à 10 % de l’activité radioactive produite par l’explosion a été libérée sous forme de laves, de scories, d’aérosols et de gaz radioactifs. La contamination atmosphérique a été détectée sur une zone qui s’étendait jusqu’à plusieurs dizaines, voire environ 150 kilomètres selon les relevés et les sources.
Ce qui devait rester enfermé dans la montagne s’est donc retrouvé dans l’air.
Et avec lui, une partie de l’histoire nucléaire française.
Dix-sept essais dans le Sahara
Entre 1960 et 1966, la France réalise 17 essais nucléaires en Algérie : quatre essais atmosphériques à Reggane et treize essais souterrains dans le massif du Taourirt Tan Afella, à In Ecker.
Béryl est le deuxième de ces essais souterrains.
La particularité de cette campagne est qu’elle se déroule dans un territoire qui va connaître, quelques semaines plus tard, un bouleversement historique majeur : l’indépendance de l’Algérie, proclamée le 5 juillet 1962.
Les accords d’Évian, signés le 18 mars 1962, avaient prévu le maintien temporaire de plusieurs installations militaires françaises. Des clauses permettaient notamment à la France de continuer à utiliser pendant cinq ans certaines installations du Sahara, dont In Ecker et Reggane, ainsi que les sites de Colomb-Béchar et Hammaguir.
L’indépendance politique de l’Algérie n’a donc pas immédiatement signifié la fin de la présence militaire et scientifique française dans le Sahara.
Béryl : quand le confinement ne tient plus
Le principe des essais souterrains était précisément de contenir les produits radioactifs dans la roche.
À In Ecker, les galeries avaient été conçues pour que l’explosion reste confinée.
Le 1er mai 1962, ce dispositif ne fonctionne pas comme prévu.
Une partie de la matière radioactive s’échappe. Des laves et des scories contaminées sont projetées à l’extérieur de la galerie, tandis qu’un nuage radioactif se forme.
L’accident n’est pas anodin.
Des personnels présents sur le site sont exposés. Parmi les témoins de l’essai figurent notamment Pierre Messmer, alors ministre des Armées, et Gaston Palewski, ministre de la Recherche scientifique. Des dizaines de personnes ont été exposées à des niveaux significatifs de rayonnement ; les évaluations historiques font notamment état d’une centaine de personnes ayant reçu plus de 50 millisieverts.
Mais la question ne concerne pas seulement les militaires et les scientifiques présents ce jour-là.
Elle concerne aussi les populations vivant dans cette région du Sahara.
Que reste-t-il dans la montagne ?
Plus de six décennies après Béryl, le problème n’a pas disparu avec le nuage.
Les missions scientifiques menées ultérieurement ont confirmé la présence de radionucléides et de matériaux contaminés sur le site. Une mission de l’Agence internationale de l’énergie atomique avait notamment documenté la contamination résiduelle liée à Béryl.
La question des déchets issus des essais français reste, elle aussi, particulièrement sensible.
Des documents, des témoignages et plusieurs travaux journalistiques ont fait état de matériaux contaminés et de déchets laissés sur les anciens sites d’expérimentation. Le problème de leur localisation, de leur caractérisation et de leur sécurisation continue de faire débat.
Une question demeure donc : qui assume aujourd’hui la responsabilité de cet héritage ?
Une histoire qui ne s’arrête pas avec Béryl
Le dossier saharien ne se limite d’ailleurs pas au nucléaire.
Des travaux historiques ont également documenté l’existence d’expérimentations d’armes chimiques menées au Sahara, notamment sur la base de B2-Namous, sur une période qui s’étendrait de la fin des années 1950 à la fin des années 1970, voire au-delà selon certains témoignages.
Le Sahara algérien a ainsi servi, pendant des décennies, de laboratoire à ciel ouvert — ou souterrain — pour la politique militaire française.
Une histoire dont les conséquences humaines, sanitaires et environnementales ne peuvent être réduites à quelques lignes dans les archives militaires.
Deux mémoires nucléaires : Polynésie et Algérie
La question revient aujourd’hui avec une actualité particulière.
En 2024 et 2025, l’Assemblée nationale française a consacré une importante commission d’enquête aux conséquences des essais nucléaires en Polynésie française. Présidée par Didier Le Gac, avec Mereana Reid-Arbelot comme rapporteure, cette commission a travaillé sur les conséquences sanitaires, environnementales, sociales et économiques des essais, ainsi que sur l’indemnisation des victimes et l’accès aux archives.
Le rapport de la commission a porté un message politique particulièrement fort : la nécessité d’une transparence complète sur le bilan des essais nucléaires français. Didier Le Gac a notamment appelé à ce que les conclusions du rapport ne soient pas enterrées dans un tiroir.
Mais une question s’impose.
Pourquoi cette exigence de transparence ne concernerait-elle que la Polynésie ?
La France a expérimenté son arme nucléaire d’abord dans le Sahara algérien, avant de transférer son programme dans le Pacifique.
Les victimes algériennes, les populations sahariennes et les territoires contaminés ne peuvent être les oubliés de cette histoire.
La reconnaissance ne peut pas être à géométrie variable
En Polynésie, le débat public a progressivement permis de faire émerger la question des victimes, de l’indemnisation, des archives et de la réparation environnementale.
En janvier 2026, l’Assemblée nationale examinait encore une proposition de loi visant à mieux reconnaître les victimes de l’exposition aux essais nucléaires français et à améliorer leur indemnisation.
Cette évolution pose une question simple :
où en est la reconnaissance des conséquences des essais réalisés en Algérie ?
La réponse ne peut pas être uniquement historique.
Elle doit être humaine.
Elle doit concerner les personnes exposées, leurs familles, les populations locales et l’environnement.
Et elle doit aussi permettre l’accès aux archives permettant de mesurer précisément ce qui s’est produit.
Une dette historique envers l’Algérie ?
La question est d’autant plus sensible que les relations franco-algériennes sont aujourd’hui régulièrement traversées par les conflits de mémoire.
Dans ce contexte, il serait illusoire de prétendre construire une relation apaisée entre les deux pays sans regarder également les pages les plus sombres de leur histoire commune.
La France doit pouvoir reconnaître ce que les essais nucléaires ont représenté pour le Sahara algérien.
Elle doit pouvoir documenter les conséquences.
Elle doit pouvoir identifier les victimes.
Elle doit pouvoir établir ce qui demeure contaminé.
Et, lorsque cela est nécessaire, réparer.
Il ne s’agit pas de réécrire l’histoire.
Il s’agit précisément de l’établir.
La mémoire ne doit pas s’arrêter aux portes des archives
Il existe encore des témoins de cette période.
Parmi eux, Louis Bulidon, qui a témoigné à plusieurs reprises sur les essais nucléaires français et leurs conséquences, constitue l’un des témoins de cette histoire encore susceptibles de transmettre une mémoire directe de cette époque.
Ces témoignages sont précieux.
Parce que les témoins disparaissent.
Parce que les archives restent parfois difficiles d’accès.
Parce que les générations qui ont vécu ces événements vieillissent.
Et parce qu’une démocratie ne peut pas demander aux victimes d’attendre éternellement que l’Histoire fasse son travail.
Béryl n’est pas seulement un accident nucléaire
Soixante-quatre ans après le tir de Béryl, il serait trop facile de réduire l’événement à un accident technique survenu dans une galerie du Sahara.
Béryl raconte quelque chose de beaucoup plus large.
Il raconte la naissance de la force de frappe française.
Il raconte le choix d’un territoire colonial puis nouvellement indépendant pour y expérimenter l’arme nucléaire.
Il raconte les risques pris au nom de la puissance militaire.
Il raconte les populations exposées.
Il raconte les déchets et la contamination.
Et il raconte surtout la difficulté persistante de regarder cette histoire en face.
La France peut-elle demander une mémoire complète de ses essais en Polynésie tout en laissant dans l’ombre ceux qui ont précédé dans le Sahara ?
La question mérite désormais une réponse politique.
Pas seulement au nom de l’Algérie.
Pas seulement au nom des victimes.
Mais au nom de la République elle-même.
Car une nation qui revendique le droit de connaître son histoire doit aussi accepter d’en regarder les zones les plus sombres.
Béryl a libéré un nuage radioactif en 1962.
Soixante-quatre ans plus tard, une autre chose doit enfin sortir du confinement : la vérité.
Un article qui pose de bonnes questions : le secret des sites des impacts et de la pollution extrême pour protéger qui ? Et quoi encore ? Pour compléter l’info, lire aussi : https://www.terrestres.org/2026/06/08/colonialite-toxique-dans-les-paysages-radioactifs-du-sahara/
Cette adresse aux représentants de notre République tous partis confondus et plus spécialement au Rassemblement National de mon ami blogueur Eric 93 est la bienvenue et je m’en félicite. Mon passé est lourd de mes 90 ans et je m’en remets à lui pour poursuivre mon combat depuis 2008 afin de défendre les droits des Algériens à demander réparations pour leur exposition à nos essais nucléaires et à leurs accidents dont j’ai témoigné pour le tir Béryl du 1er Mai 1962.Jusqu’a ses derniers jours avant son décès le 6 Mai 2025, j’ai échangé avec mon camarade Raymond Sené physicien nucléaire connu, sur la dangerosité du tir Béryl. Il venait de mettre la main sur un rapport confidentiel qui nous révélait l’existence d’un tunnel neutronique donnant accès à la galerie du tir Béryl et dont le protocole de colmatage n’avait pas fonctionné pour Béryl, et pour Raymond ces neutrons échappés de la montagne aggravaient les conséquences de cet échec sous la conduite du père de Michel Rocard. Nous nous sommes retrouvés en 2008 avec Raymond venu en renfort après Béryl sur la base vie d’In Amguel, grâce à Benoît Hopquin grand reporter au Monde et qui m’a permis de témoigner dans mon livre Les Irradiés de Béryl.
Les Présidents de cette 5ème République Charles de Gaulle en tête mais Emmanuel Macron aussi, n’ont pas fait plus de cas des 12000 jeunes appelés du contingent tombés en Algérie pour prix de son indépendance, que pour la population du Sahara algérien ainsi que notre personnel civil et militaire des appelés aussi, irradiés et sans réparation pour leur souffrance dont les témoignages ont été censurés.
J’ai publié une lettre ouverte à Bruno Retailleau en janvier 2025 alors ministre de l’intérieur pour contester sa prétention à vouloir tourner la page de ce passé colonial tout en insultant l’Algérie. Je suis un homme apolitique mais je porte un jugement sévère sur ce type de personnage qui piétine les pages de notre passé colonial en Algérie sans vergogne et sans réaction d’un président de la République auquel il a dû sa nomination.
En cette fin de parcours en ce qui me concerne, je suis reconnaissant à la chaîne de télévision belge indépendante AtipiK tv et à sa journaliste vedette Lila Lefèvre pour m’avoir invité à témoigner sur Béryl dans une émission diffusée à partir du Parlement Européen à Bruxelles en Février 2025. Je regrette en France que les chaînes publiques de radio de France Culture et France Inter après m’avoir invité en 2012 pour la première avec Raymond et en 2013 pour la seconde seul, après la publication de mon livre en 2011 ,m’aient imposé ensuite un mur du silence. Faut-il y voir une absence de suivi professionnel ou simplement un mot d’ordre d’auto censure. De mon côté j’ai eu la chance de rencontrer l’artiste plasticien algérien Ammar Bouras pour présenter une œuvre à la douzième Biennale de Berlin en 2022 centré sur mon témoignage pour Béryl et salué par la presse
Aujourd’hui le silence de la presse et de Radio France sur le contentieux de nos essais nucléaires avec l’Algérie est préoccupant. Raison de plus pour saluer le travail de mémoire de madame Lila Lefèvre auquel je me suis livré pour être publié prochainement dans un livre d’entretiens et destiné aux lecteurs algériens et français.