Le deuxième sommet UE-CCG de Riyad reporté sine die sous la menace des missiles houthis
Prévue le 24 octobre dans la capitale saoudienne, la rencontre entre les Vingt-Sept et les six monarchies du Golfe est ajournée sans nouvelle date. Une décision dictée par l’escalade des frappes houthies contre le Royaume, au moment même où l’axe Bruxelles-Golfe n’a jamais paru aussi stratégique.
Le rendez-vous devait consacrer la montée en puissance du partenariat euro-golfien. Il n’aura pas lieu, du moins pas à la date prévue. La Présidence du Conseil européen a annoncé, jeudi 15 octobre, que le deuxième sommet UE-Conseil de coopération du Golfe (CCG), qui devait se tenir samedi 24 octobre à Riyad, a été reporté sine die. Bruxelles assure que la nouvelle date sera communiquée en temps utile.
Le format était prestigieux : le prince héritier saoudien Mohammed ben Salmane, qui s’était rendu à Bruxelles pour le premier sommet fin 2024, devait coprésider la réunion avec le président du Conseil européen António Costa, en présence des 27 dirigeants de l’UE. La présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, devait également représenter l’Union.
Deux communiqués, deux tonalités
Côté européen, le communiqué se garde d’avancer la moindre justification. Le Conseil européen n’a précisé aucune raison au report, se contentant de réaffirmer que l’UE reste déterminée à « approfondir le partenariat et à maintenir l’élan insufflé depuis le premier sommet bilatéral », tenu en octobre 2024.
Le Secrétariat général du CCG s’est montré nettement plus explicite. Son secrétaire général, Jasem Al Budaiwi, a indiqué que les attaques des rebelles houthis du Yémen contre l’Arabie saoudite et la suspension des opérations à l’aéroport international King Khalid imposaient de reprogrammer la réunion, afin de garantir la sécurité des délégations face à des menaces persistantes contre les civils. La rencontre sera fixée à une date ultérieure à convenir entre les deux parties.
L’aéroport de Riyad, cible prioritaire des Houthis
Le contexte sécuritaire s’est brutalement dégradé ces derniers jours. Selon l’Autorité générale de l’aviation civile saoudienne (GACA), un missile a frappé l’aéroport King Khalid le samedi 10 octobre, tuant 12 personnes et en blessant 309 autres, certaines grièvement. Il s’agit de l’attaque la plus meurtrière contre le Royaume depuis plus d’une décennie. Le bilan a depuis été porté à au moins 13 morts. Le lendemain, un nouveau tir a tué un ressortissant pakistanais et blessé 11 personnes dans le terminal domestique.
La coalition menée par Riyad recense, pour le seul mois d’octobre, 20 attaques houthies contre l’aéroport King Khalid, qui ont fait 17 morts et 333 blessés. Un NOTAM indiquait une fermeture de l’aéroport jusqu’au 17 octobre au moins. Les compagnies européennes ont suivi : l’Agence européenne de la sécurité aérienne a élargi le 9 octobre ses recommandations sur l’espace aérien saoudien, et le groupe Lufthansa a suspendu tous ses vols vers Riyad.
Les infrastructures énergétiques ne sont pas épargnées : les frappes de missiles houthis ont également endommagé les installations énergétiques et maritimes du Royaume.
Un partenariat devenu stratégique
Ce report intervient alors que la relation UE-Golfe a changé de dimension. Depuis le début de la guerre avec l’Iran, les États européens ont renforcé leurs liens avec le Golfe en se présentant comme des alliés fiables ; la France et l’Italie ont envoyé des systèmes de défense aérienne aux Émirats, puis à l’Arabie saoudite.
Les chiffres disent l’enjeu. En 2025, les échanges de biens entre l’UE et les six pays du CCG ont atteint 165,6 milliards d’euros, dont près de 110 milliards d’exportations européennes et 55,6 milliards d’importations. Les combustibles représentent plus de 75 % des importations européennes en provenance du Golfe. Le CCG est le sixième partenaire commercial de l’UE, qui est elle-même le deuxième partenaire du CCG. Les services ont représenté 84,4 milliards d’euros en 2024, tandis que le stock d’investissements directs européens dans le Golfe s’élevait à 163,1 milliards d’euros, contre 189,8 milliards d’investissements golfiens dans l’UE.
Dossiers en suspens
Plusieurs chantiers attendaient le sommet. Les États du Golfe espéraient ouvrir la voie à une harmonisation des exemptions de visa Schengen : les Émiratis en bénéficient déjà, tandis que les ressortissants du Koweït, du Qatar, d’Arabie saoudite, de Bahreïn et d’Oman obtiennent des visas à entrées multiples de cinq ans. L’accord de libre-échange UE-CCG et le corridor Inde-Moyen-Orient-Europe (IMEC) n’ont, quant à eux, pas encore dépassé le stade des déclarations politiques.
La question des routes énergétiques s’est invitée dans le débat. Le Premier ministre bulgare Rumen Radev défend un corridor ferroviaire acheminant le pétrole saoudien via la Syrie, la Turquie et la Bulgarie vers l’Europe, afin de contourner le détroit d’Ormuz, actuellement sous blocus iranien.
Ce report n’est pas une rupture, mais il est un symptôme. Il rappelle que l’ambition d’un partenariat stratégique UE-Golfe reste tributaire d’un environnement régional profondément instable, où le conflit yéménite, que l’on croyait gelé, ressurgit avec une intensité inédite aux portes de la capitale saoudienne. Pour Bruxelles comme pour les capitales du Golfe, l’enjeu sera désormais de ne pas laisser l’élan politique retomber, et de transformer la convergence imposée par la crise en architecture durable : sécurité maritime, diversification énergétique, connectivité et mobilité des personnes. Le CCG rassemble Bahreïn, l’Arabie saoudite, le Koweït, Oman, le Qatar et les Émirats arabes unis.