Sommet Russie-Afrique : l’Afrique émancipée ou simplement courtisée ?
En réunissant à Moscou 48 pays africains, dont 22 représentés par leur chef d’État, la Russie a réussi une démonstration diplomatique. Mais derrière les discours sur la souveraineté et la multipolarité, une question demeure : l’Afrique conquiert-elle son autonomie stratégique, ou diversifie-t-elle simplement ses dépendances ?
Un succès diplomatique pour le Kremlin
Après Sotchi en 2019 et Saint-Pétersbourg en 2023, Moscou a accueilli les 28 et 29 octobre 2026 le troisième Sommet Russie-Afrique. Quarante-huit des cinquante-quatre pays du continent y étaient représentés, aux côtés de l’Union africaine, de la CEDEAO et de la SADC. Surtout, 22 pays ont dépêché leur chef d’État, contre 17 en 2023.
Pour Vladimir Poutine, ce n’est pas qu’une réussite protocolaire. C’est la preuve qu’en dépit des sanctions occidentales et de la guerre en Ukraine, la Russie conserve une réelle capacité d’attraction sur la scène internationale.
La fin des alignements
Le sommet met en lumière un paradoxe. La Russie reste confrontée aux conséquences de son invasion de l’Ukraine, mais elle demeure un partenaire attractif pour des États africains soucieux de réduire leur dépendance envers leurs partenaires traditionnels.
C’est sans doute l’enseignement principal de cette rencontre : les pays africains veulent dépasser les logiques d’alignement héritées de la guerre froide. Ils aspirent à une diplomatie multivectorielle, coopérant à la fois avec les États-Unis, l’Union européenne, la Chine, la Russie, l’Inde, la Turquie ou les puissances du Golfe. Choisir un partenaire ne signifie plus en rejeter un autre. L’enjeu n’est pas de devenir prorusse, prochinois ou pro-occidental, mais de défendre ses propres intérêts, comme le font les Occidentaux.
Reste une difficulté majeure : transformer cette liberté de choisir ses partenaires en véritable capacité de négociation.
La souveraineté, un discours qui porte
Sans être un sommet des BRICS, la rencontre de Moscou partage leurs aspirations : remettre en cause la prédominance occidentale et promouvoir un ordre mondial multipolaire.
Ce discours trouve un écho réel. Depuis les indépendances, les relations entre l’Afrique et les grandes puissances restent marquées par des déséquilibres : dépendance financière, exportation de matières premières peu transformées, faibles transferts de technologie, influence extérieure sur certaines orientations politiques. Ces frustrations nourrissent, surtout chez les jeunes, une forte demande de souveraineté politique, économique et culturelle. Moscou en joue, en mobilisant notamment l’héritage soviétique de soutien aux mouvements de libération.
Le Mali, le Burkina Faso et le Niger en sont l’illustration : ils ont rompu avec une partie de leurs partenariats sécuritaires occidentaux, notamment français, pour se tourner vers la Russie, présentée comme un instrument de reconquête de leur souveraineté.
Des ambitions économiques encore modestes
Moscou veut aller au-delà de la diplomatie : commerce, investissements, énergie, agriculture, numérique, mines et coopération sécuritaire figurent au cœur de son offensive. Mais les résultats restent en deçà des annonces. Selon les responsables russes, les échanges russo-africains ont dépassé 27 milliards de dollars en 2025, loin de l’objectif de 50 milliards régulièrement évoqué.
Le Covid-19, la guerre en Ukraine, les sanctions et les difficultés logistiques ont freiné cette dynamique. La Russie garde pourtant de sérieux atouts : ses exportations de céréales, son industrie de défense, son savoir-faire dans le nucléaire civil et dans certains secteurs extractifs. Et elle sait jouer de la différence de ton avec certains partenaires occidentaux, à l’image de la France, souvent perçue comme distribuant bons et mauvais points lors des sommets France-Afrique.
Pour l’Afrique, l’enjeu n’est donc pas seulement d’augmenter les volumes échangés, mais d’instaurer davantage de dignité dans les rapports entre États. Sans cela, la croissance des échanges risque de reproduire les déséquilibres déjà connus avec d’autres puissances.
Le paradoxe des sommets
Après les sommets France-Afrique, Chine-Afrique, États-Unis-Afrique et bien d’autres, c’est au tour de la Russie de réunir les dirigeants de presque tout un continent. La multiplication de ces rendez-vous dit l’importance stratégique croissante de l’Afrique. Mais elle révèle aussi une asymétrie persistante : pourquoi les grandes puissances continuent-elles de convoquer collectivement les États africains autour de leurs propres agendas ?
L’Afrique doit cesser d’être un enjeu pour devenir une puissance.
Diversifier n’est pas s’émanciper
Le troisième Sommet Russie-Afrique est indéniablement un succès pour Vladimir Poutine. Pour l’Afrique, il confirme l’existence de nouvelles marges de manœuvre dans un monde en recomposition. Mais diversifier ses partenaires n’est pas conquérir sa souveraineté : remplacer une dépendance par une autre ne saurait constituer une émancipation.
La Russie, comme la Chine, les États-Unis ou les puissances européennes, défend avant tout ses intérêts. Il appartient aux dirigeants africains de défendre les leurs avec la même détermination.