D’un 17 octobre à l’autre, le souvenir
La journée du 17 octobre 2026 nous a laissé des images inoubliables : des scènes de violence dans les rues de Paris et de nombreuses villes, aux quatre coins de l’Hexagone. Les manifestations pacifiques des lycéens et de tous ceux qui défilaient pour leurs revendications ont été éclipsées par des groupes qui, profitant de l’aubaine d’un service d’ordre débordé, ont cassé et pillé, dans des scènes d’émeute d’un autre temps. Le pire a été évité, puisqu’il n’y a pas eu de morts : un « miracle », estimait le soir même le Premier ministre.
Pour ceux qui n’ont pas oublié, et nous sommes si peu nombreux encore, j’en fais partie, ce 17 octobre résonne, soixante-cinq ans plus tard, avec celui de 1961.
Ce jour-là, appelé du contingent, j’étais au fort d’Aubervilliers, affecté au service technique des armées, le STA, en partance pour le Centre d’expérimentations militaires des oasis, le CEMO, en Algérie. En fin d’après-midi, un camarade qui avait profité d’une demi-journée de permission est venu à ma rencontre. Il m’a aussitôt confié son effarement : il venait d’être témoin d’une scène de violence inoubliable. Une foule de manifestants algériens, qui défilait le long des quais de la Seine à hauteur de Notre-Dame, était réprimée par les forces de l’ordre, qui allaient jusqu’à empoigner des manifestants pour les jeter dans le fleuve.
Incrédule, je lui ai fait répéter son témoignage, sans obtenir davantage de détails. Les nouvelles n’arrivaient au fort qu’avec retard, et je n’en ai pas su plus avant mon départ pour la base-vie d’In Amguel.
Plus tard, j’ai découvert dans les livres d’histoire combien cet événement avait été vite effacé de la mémoire des Français, et longtemps occulté. Il a fallu attendre des décennies pour qu’il soit reconnu : en 2021, le président de la République a qualifié d’inexcusables pour la République les crimes commis cette nuit-là sous l’autorité du préfet de police Maurice Papon, et le 28 mars 2024, l’Assemblée nationale a adopté une résolution condamnant le massacre.
Il y eut pourtant une suite, restée bien plus présente dans les mémoires : la manifestation du 8 février 1962 et ses morts au métro Charonne. Le nombre de victimes du 17 octobre 1961, lui, n’a jamais été établi officiellement. Le bilan officiel s’en est longtemps tenu à trois morts ; les historiens l’estiment aujourd’hui entre une trentaine et plus de deux cents, dont de nombreux noyés.
L’Algérie, et les enfants et petits-enfants de ces Algériens venus des usines et des bidonvilles de la région parisienne pour réclamer l’indépendance de leur pays, n’ont certainement pas oublié ce souvenir en voyant les événements de notre 17 octobre.