Charles Michel, l’Europe face aux grandes puissances : l’écho d’un héritage familial
« Les Européens ne sont les vassaux de personne. » Derrière cette formule, Charles Michel pose une question devenue très concrète en 2026 : qui défend les intérêts européens lorsque les grandes puissances décident de l’avenir d’un conflit qui touche directement le continent ?
Dans un entretien accordé à Euronews le 5 octobre, l’ancien président du Conseil européen a de nouveau dénoncé l’effacement politique de l’Union dans les grandes crises internationales. À propos de la guerre au Moyen-Orient, et en particulier du conflit impliquant Israël, les États-Unis et l’Iran, il juge que l’absence de l’Europe à la table des négociations constitue « un échec ».
L’enjeu dépasse la diplomatie. La guerre pèse sur les prix de l’énergie, les routes commerciales, la sécurité maritime et, potentiellement, les flux migratoires. Dès le printemps, la perturbation du détroit d’Ormuz avait mis en lumière la vulnérabilité énergétique du continent.
Une formule qui résonne avec Louis Michel
Le parallèle avec son père s’impose. En 2003, Louis Michel, alors ministre belge des Affaires étrangères, s’était opposé à la guerre en Irak menée par la coalition américaine. La crise avait profondément divisé l’Europe : la France, l’Allemagne et la Belgique refusaient l’intervention, tandis que d’autres États soutenaient Washington.
Vingt-trois ans plus tard, le fils affronte une question différente, mais d’une étonnante continuité : l’Europe peut-elle être l’alliée des États-Unis sans dépendre de leurs choix stratégiques ? Pour Louis Michel, elle se posait à propos de l’Irak. Pour Charles Michel, elle se pose à propos de l’Iran, de l’Ukraine et de la place de l’Europe dans le nouvel ordre mondial.
L’Iran, test grandeur nature de la souveraineté européenne
Sur le dossier iranien, le discours de Charles Michel prend toute sa dimension. Il reconnaît les problèmes posés par le régime de Téhéran : soutien à des groupes alliés, question nucléaire, utilisation de ressortissants étrangers comme moyen de pression. Mais il estime que l’intervention militaire israélo-américaine ne produit pas le résultat recherché, et reproche aux Européens de ne pas peser sur la trajectoire du conflit.
Sa position refuse deux simplifications : considérer que toute critique de l’offensive revient à défendre le régime iranien, ou que la menace iranienne oblige l’Europe à suivre automatiquement la stratégie de Washington. Il défend une troisième voie : reconnaître les menaces tout en conservant sa propre capacité d’analyse et de décision. C’est là le sens qu’il donne à la souveraineté européenne.
Le paradoxe est saisissant. L’Union ne décide ni de la stratégie américaine, ni des opérations israéliennes, ni des choix iraniens. Mais elle en subit directement les conséquences, à commencer par la flambée des prix de l’énergie et la fragilité de ses approvisionnements.
« Ne pas être à la table » : le véritable problème
L’absence européenne à la table des négociations est le cœur de son message. En janvier 2026 déjà, il déplorait que les Européens soient tenus à l’écart des discussions sur l’avenir de la guerre en Ukraine, rappelant que ni Washington ni Moscou ne pouvaient défendre seuls les intérêts européens. Qu’il s’agisse de l’Ukraine ou du Moyen-Orient, le raisonnement est le même : l’Europe ne veut pas être consultée après coup, elle veut participer à la définition de l’issue politique.
Toute la différence entre une puissance économique et une puissance géopolitique se joue là. L’Union dispose d’un marché immense, d’une monnaie internationale et d’une influence réglementaire mondiale. Mais face à Washington, Jérusalem ou Téhéran, qui décident vite et seuls, elle doit composer avec vingt-sept gouvernements aux sensibilités différentes. La question n’est donc pas seulement « que pense l’Europe ? », mais « qui parle en son nom, et avec quels moyens ? »
De l’Irak à l’Iran : une continuité, pas une répétition
Le rapprochement entre père et fils doit toutefois être nuancé. En 2003, Louis Michel aux côtés d’André Flahaut défendaient une position belge face à une coalition menée par Washington. En 2026, Charles Michel raisonne à l’échelle d’une Union confrontée à un monde bien plus complexe : la Chine est devenue une puissance majeure, la Russie a bouleversé la sécurité européenne, les États-Unis ont adopté une approche plus transactionnelle de leurs alliances, et le Moyen-Orient est devenu le théâtre de multiples rivalités. L’Europe doit désormais définir sa relation non seulement avec Washington, mais aussi avec Pékin, Moscou, New Delhi, Ankara et les puissances du Golfe.
Il serait réducteur pour autant de voir en Charles Michel un adversaire de l’alliance transatlantique. Une Europe plus autonome peut rester dans l’OTAN, commercer avec les États-Unis et demeurer leur alliée. Le débat ne porte pas sur un choix entre l’Amérique et l’Europe, mais sur la capacité de l’Europe à dire oui, à dire non, ou à proposer une troisième voie.
Le véritable héritage des Michel
En 2003, le père défendait l’idée qu’un allié européen pouvait refuser de suivre Washington dans une guerre qu’il jugeait injustifiée. En 2026, le fils porte une ambition plus vaste : donner à l’Europe le poids nécessaire pour participer aux décisions qui déterminent son avenir.
Car si l’Europe veut être une puissance souveraine, elle ne peut pas se contenter de réclamer une place lorsque les négociations commencent. Elle doit disposer, en amont, des moyens diplomatiques, économiques, militaires et énergétiques qui rendent cette place incontournable.
De l’Irak à l’Iran, le contexte, les puissances et les menaces ont changé. Mais une même question demeure : l’Europe peut-elle être l’alliée des grandes puissances sans dépendre de leurs choix ?

