De Babel à Alger : Léon XIV, pape des empires qui tombent
Le 25 septembre à l’UNESCO, puis à Notre-Dame de Paris, Léon XIV a prolongé le message qu’il avait porté à Alger en avril : pas de paix sans justice, et pas de justice tant que survivent les tentations coloniales. Décryptage d’un diptyque méditerranéen.
Il n’a jamais prononcé le nom de Donald Trump. Il n’a jamais désigné la France coloniale. Pourtant, dans la salle plénière de l’UNESCO, place de Fontenoy, chacun a compris ce que le pape visait. Quarante-six ans après Jean-Paul II, Léon XIV est le deuxième pontife à s’exprimer au siège de l’organisation. Dans un discours dense de onze pages prononcé en français et en anglais, il a alerté sur les risques de déshumanisation liés aux conflits, aux inégalités et aux nouvelles technologies, notamment l’IA.
Ceux qui ont suivi sa visite en Algérie, cinq mois plus tôt, ont reconnu les mêmes mots.
Babel, ou la chute des puissants
Le cœur du discours parisien est une image biblique : la tour de Babel. Pour Léon XIV, elle représente une unité imposée par la domination, et plus le pouvoir cherche à opprimer, plus il s’affaiblit, dévoilant son visage inhumain. Il y ajoute une leçon d’histoire : de nombreux empires se sont enivrés de leur puissance avant d’en être consumés et de s’effondrer comme une tour.
Il donne ensuite à cette tentation des noms contemporains : une mondialisation sans fraternité, des impositions idéologiques, et des « formes rapaces de néocolonialisme ». La prétention de se faire l’égal de Dieu et de soumettre les peuples à un joug unique mène toujours, selon lui, à la confusion et au conflit.
À Babel, le pape oppose la Pentecôte : une communion où chaque peuple entend le message dans sa propre langue, sans que ses différences soient effacées.
Le silence éloquent sur Washington
Dans ce discours, certaines phrases se lisent en creux. Le pape dénonce un monde où, sans vérité, le langage se soumet à la logique de la violence et à l’arbitraire des puissants, où des innocents sont tués au nom de la liberté, et où ceux qui détiennent le pouvoir invoquent la loi quand elle les sert et la bafouent quand elle les entrave.
Il rend aussi un hommage appuyé à une institution fragilisée. Une partie de la presse a rappelé que l’UNESCO avait été malmenée par l’administration Trump, qui a prévu de s’en retirer. Le pape défend les organisations internationales, même lorsque le dialogue est considéré comme un frein à l’action au lieu d’une ressource pour la paix.
Il ne s’agit pas d’une attaque frontale. Mais le premier pape américain de l’histoire a choisi de défendre le multilatéralisme au moment précis où son propre pays s’en éloigne.
Alger, le précédent
Ce procédé, Léon XIV l’avait déjà employé à Alger, le 13 avril. Devant les autorités algériennes réunies à Djamaâ El Djazaïr, il avait appelé l’Algérie à devenir actrice d’un nouveau cours de l’histoire, face aux violations constantes du droit international et aux nouvelles tentations coloniales. Certains experts y avaient vu un message implicite adressé aux États-Unis de Donald Trump.
La différence tient au lieu. À Alger, le pape parlait à un peuple qui a subi la colonisation, et il faisait de cette mémoire une force. Selon lui, les événements historiques dramatiques traversés par l’Algérie lui offrent un regard critique particulier sur les équilibres mondiaux. Il ajoutait que l’Afrique sait bien que ceux qui dominent les autres détruisent le monde créé pour que nous vivions ensemble. Avant ce discours, il s’était incliné au Maqam Echahid, devant la mémoire des martyrs de la guerre d’indépendance, et avait appelé au pardon et à la guérison des mémoires.
À Paris, dans l’ancienne capitale coloniale, le propos devient universel. Babel remplace l’histoire nationale. Le passé colonial français n’est pas évoqué explicitement. Certains y verront de la prudence diplomatique, d’autres une façon de viser toutes les puissances à la fois.
La jeunesse : actrice à Alger, à protéger à Paris
Le traitement de la jeunesse illustre bien cette différence de ton. À Alger, le message était politique. Le pape exhortait les dirigeants à promouvoir une société civile vivante, dynamique et libre, où l’on reconnaisse aux jeunes la capacité d’élargir l’horizon de l’espérance pour tous. Il ajoutait : « Les Autorités sont appelées non pas à dominer, mais à servir le peuple. »
À l’UNESCO, la jeunesse apparaît d’abord comme vulnérable. Le pape demande à la communauté internationale de veiller à ce que, à l’ère numérique, leur vulnérabilité ne devienne jamais une occasion d’exploitation, et de préserver leur liberté de penser. Il termine pourtant en s’adressant à eux : ce sont les nouvelles générations qui observent avec le plus d’attention notre action.
Dieu contre les idoles modernes
Sur la question religieuse, les deux discours se répondent. À Alger, le pape identifiait deux dérives, le fondamentalisme et la sécularisation, qui font que beaucoup perdent le sens authentique de Dieu. À Paris, il vise une autre idole, l’orgueil du pouvoir et de la technique. Il relève le paradoxe d’une époque qui attribue l’« intelligence » à des systèmes informatiques tout en peinant à reconnaître la dignité des personnes, jugées selon leur efficacité et rejetées lorsqu’elles ne sont plus productives.
Sa conclusion à l’UNESCO résume sa pensée : nous ne sommes pas en chemin vers le néant.
La paix, fille de la justice
Le même fil relie les deux voyages. À Alger, le critère de l’action politique réside dans la justice, sans laquelle il n’y a pas de paix authentique. À Paris, la paix est authentique lorsqu’elle jaillit de la vertu de la justice plutôt que d’un simple contrat, et d’une volonté droite plutôt que d’un équilibre instable d’intérêts. Il qualifie la guerre de plus terrible des « œuvres humaines ».
Le soir, sous les voûtes restaurées de Notre-Dame, il a exhorté le clergé français à « démasquer les rapports de pouvoir injustes » et à accueillir « l’étranger en qui le Christ frappe déjà à la porte ». Il a conclu par une phrase qui pourrait résumer les deux voyages : « Ensemble, nous serons la prophétie qu’un monde réconcilié est possible. »
Augustin, le fil rouge
Au fond, Alger et Paris forment un seul discours en deux temps. Au sud de la Méditerranée, le pape a confié à l’Algérie une mission de pont entre le Nord et le Sud et de réconciliation des mémoires. Au nord, il a rappelé aux institutions du monde que les empires finissent toujours par tomber.
Entre les deux se trouve Saint Augustin, fils de la terre algérienne, dont Léon XIV se dit le fils spirituel. Dans La Cité de Dieu, Augustin opposait déjà l’orgueil des puissances terrestres à la justice sans laquelle, écrivait-il, les royaumes ne sont que de grandes bandes de brigands. Seize siècles plus tard, un pape venu d’Amérique reprend ce message à Alger et à Paris.

