Fin d’année 2025-2026 : Tebboune et Macron, deux discours, deux mondes, un silence stratégique

À l’heure où les fractures géopolitiques s’approfondissent et où les rapports de force se redessinent, les discours de fin d’année des présidents algérien Abdelmadjid Tebboune et français Emmanuel Macron offrent une lecture révélatrice de leurs priorités respectives. Deux prises de parole très différentes, tant par leur durée que par leur philosophie politique, mais un point commun majeur : l’absence totale de référence à la relation franco-algérienne, pourtant marquée par une crise persistante.

Tebboune : la souveraineté d’abord, la stabilité ensuite

Le président Abdelmadjid Tebboune a livré un discours long de plus d’une heure, s’inscrivant dans une logique de temps long, caractéristique de son second mandat, alors qu’il lui reste encore quatre années à la tête de l’État. Ce discours est avant tout celui d’un président qui gouverne, qui consolide et qui projette.

La priorité est clairement donnée aux questions intérieures : bilan des réalisations, projets économiques structurants, politiques sociales, souveraineté alimentaire et énergétique. Cette insistance traduit une volonté de renforcer le contrat interne entre l’État et la société, dans un contexte régional instable où la solidité interne est perçue comme la première ligne de défense.

Sur le plan géopolitique, Tebboune a rappelé avec constance les fondamentaux de la doctrine algérienne. Concernant le Sahel – notamment le Niger et le Mali – il a réaffirmé un principe cardinal : l’armée algérienne ne quitte pas ses frontières, n’attaque pas, mais se défend. Un message clair adressé à la fois aux puissances étrangères présentes dans la région et aux partenaires africains : l’Algérie refuse toute aventure militaire hors de son territoire, mais assume pleinement son rôle de pôle de stabilité.

Sur la Libye, le président algérien maintient une ligne inchangée depuis des années : la solution doit être libyo-libyenne, sans ingérences extérieures. Cette position s’inscrit en rupture avec les logiques d’intervention qui ont contribué à l’effondrement de l’État libyen et à l’insécurité régionale.

Le ton devient plus politique encore lorsqu’il évoque la Tunisie. En affirmant que « celui qui touche la Tunisie touche l’Algérie », Tebboune adresse un message dissuasif clair. Il dénonce implicitement les tentatives de déstabilisation d’un pays fragilisé économiquement, rappelant que cette pression est liée, selon lui, au refus tunisien de normaliser ses relations avec Israël. L’Algérie se pose ainsi en protecteur stratégique de son voisin, assumant une solidarité régionale assumée et idéologique.

Macron : la mobilisation d’un président en fin de cycle

À l’opposé, le discours d’Emmanuel Macron est celui d’un président en fin de second mandat, à moins de deux ans de son départ de l’Élysée. Plus court, plus martial, il est marqué par un appel à la mobilisation nationale, notamment de la jeunesse.

Macron exhorte les jeunes Français à s’engager, en particulier au sein de l’armée, signe d’une France qui se prépare à un monde perçu comme plus dangereux. La guerre en Ukraine occupe une place centrale, présentée comme un enjeu existentiel pour la sécurité européenne. Défendre l’Ukraine revient, selon le président français, à défendre l’Europe elle-même.

Son discours insiste lourdement sur la cohésion nationale et sur l’alignement stratégique avec l’Union européenne. Il révèle une France pleinement inscrite dans une logique de blocs, assumant une confrontation géopolitique durable avec la Russie et, plus largement, un ordre international redevenu conflictuel.

Le silence franco-algérien : une stratégie du non-dit

Le fait le plus frappant reste toutefois ce que les deux présidents n’ont pas dit. Aucune allusion à la relation franco-algérienne, pourtant marquée par des tensions diplomatiques, mémorielles et politiques profondes.

Ce silence est tout sauf accidentel. Pour Abdelmadjid Tebboune, évoquer la France aurait déplacé le cœur de son discours, au détriment de son ancrage africain et de ses priorités internes. L’Algérie entend parler d’elle-même, de sa région et de sa souveraineté, sans se définir par rapport à l’ancienne puissance coloniale.

Pour Emmanuel Macron, aborder l’Algérie aurait ouvert un débat hautement sensible sur la mémoire coloniale, l’immigration et la sécurité, dans un contexte politique français déjà polarisé. À l’approche de la fin de son mandat, le président français choisit l’évitement plutôt que l’affrontement symbolique.

Deux temporalités, deux visions du monde

Au-delà des discours, c’est une opposition de visions géopolitiques qui se dessine. L’Algérie revendique une diplomatie de non-alignement, de souveraineté et de stabilité régionale, refusant les logiques d’ingérence. La France, elle, assume une stratégie d’alliance, d’engagement militaire indirect et de leadership européen dans un monde fragmenté.

Leur silence mutuel n’est pas un apaisement. Il est un temps suspendu, une pause stratégique dans une relation en recomposition. Une relation que ni Alger ni Paris ne souhaitent exposer publiquement aujourd’hui, mais dont les tensions demeurent intactes .

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