Iran : les pays de la péninsule arabique face à eux-même
Il fut un temps où le Conseil de coopération du Golfe (CCG) incarnait une forme de solidarité stratégique presque instinctive. Né en 1981 dans le sillage de la révolution iranienne, ce club de monarchies pétrolières avait une raison d’être claire : unir ses forces pour protéger ses intérêts économiques, sécuritaires et énergétiques, tout en parlant d’une seule voix face aux turbulences régionales.
Quarante ans plus tard, cette promesse d’unité vacille. La guerre en Iran agit comme un révélateur brutal : le Golfe n’est plus un bloc, mais un échiquier.
Le pétrole n’unit plus, il divise
Longtemps, la coopération pétrochimique et énergétique a servi de ciment. Entre Arabie saoudite, Émirats arabes unis, Qatar ou encore Koweït, les intérêts semblaient converger : stabiliser les marchés, sécuriser les exportations, peser sur l’économie mondiale.
Mais aujourd’hui, cette interdépendance ne suffit plus à masquer les divergences stratégiques. Car la question iranienne dépasse de loin les seuls enjeux énergétiques : elle touche au cœur même des équilibres de pouvoir au Moyen-Orient.
Trois États pour la prudence
D’un côté, un axe de retenue s’affirme : Oman, Qatar et Koweït.
Ces États, pourtant alliés des États-Unis et hôtes de bases militaires américaines, refusent la logique de l’escalade. Leur position n’est ni idéologique ni naïve : elle est dictée par une lecture froide du risque.
Oman reste fidèle à sa tradition de médiateur discret. Le Qatar, lié à l’Iran par un gigantesque champ gazier commun, sait qu’une rupture serait économiquement suicidaire. Le Koweït, traumatisé par les guerres passées, redoute plus que tout une conflagration régionale.
Leur message est simple : une guerre prolongée contre l’Iran serait une victoire à la Pyrrhus pour tout le Golfe.
Trois autres pour la rupture
En face, la ligne dure s’impose à Arabie saoudite, suivie par Bahreïn et, dans une moindre mesure mais clairement, par les Émirats arabes unis.
Pour Riyad, l’Iran n’est pas un voisin difficile : c’est un rival systémique. La guerre actuelle est perçue comme une opportunité stratégique rare — celle d’affaiblir durablement, voire de faire tomber, un régime considéré comme une menace existentielle.
Bahreïn, étroitement dépendant de l’Arabie saoudite, s’aligne sans ambiguïté. Les Émirats, eux, oscillent entre pragmatisme économique et fermeté sécuritaire, mais restent globalement dans le camp de la confrontation.
Le facteur invisible : la fracture interne
Derrière ces postures officielles se cache une réalité plus fragile : tous les États du CCG comptent en leur sein des populations chiites, parfois importantes, souvent regardées avec suspicion en raison de leur proximité supposée avec Téhéran.
À Bahreïn, cette tension est structurelle. En Arabie saoudite, elle touche des zones stratégiques riches en pétrole. Ailleurs, elle reste plus diffuse mais bien réelle.
Autrement dit, toute guerre contre l’Iran n’est pas seulement un risque extérieur : elle peut devenir une onde de choc intérieure.
Une alliance en trompe-l’œil
Le paradoxe est là : jamais le Golfe n’a été aussi riche, aussi armé, aussi connecté au monde — et pourtant, jamais il n’a semblé aussi divisé sur une question centrale de sécurité.
Le Conseil de coopération du Golfe, conçu comme un bouclier collectif, apparaît aujourd’hui comme une structure en tension permanente, incapable de produire une ligne claire.
Le moment de vérité
La guerre en Iran place le Golfe devant un choix stratégique majeur : contenir le conflit ou en accélérer l’issue.
Mais au-delà de cette alternative, une question plus profonde s’impose : qu’est devenu le CCG ? Une véritable alliance ou une simple façade diplomatique ?
Dans ce face-à-face avec l’Iran, ce n’est pas seulement l’équilibre régional qui se joue. C’est aussi, et peut-être surtout, l’avenir même de l’unité du Golfe.


