Minerais critiques : l’eldorado mongol de l’Europe est-il réel ?
L’Europe veut se libérer de sa dépendance envers la Chine pour les métaux qui font tourner ses éoliennes, ses voitures électriques et ses puces. La Mongolie, riche en sous-sol et proche politiquement, semble être la partenaire idéale. La réalité est plus modeste : pour l’instant, le pays vend surtout du charbon, du cuivre et de l’or, et presque tout part vers la Chine.
La contrainte européenne est claire. Le règlement sur les matières premières critiques, entré en vigueur le 23 mai 2024, fixe des objectifs non contraignants pour 2030, dont celui qu’aucun pays tiers ne fournisse plus de 65 % d’une matière stratégique. Pour des métaux comme les terres rares, c’est un défi, car la Chine domine encore le traitement. D’où l’intérêt pour de nouveaux fournisseurs.
Sur le papier, la Mongolie a de quoi attirer. Son sous-sol renferme d’importants gisements de charbon, de cuivre, de fluorine, d’or, de fer, de terres rares, de tungstène, d’uranium et de zinc. Mais le potentiel n’est pas la production. En 2022, le pays ne comptait ni mine active ni usine de traitement de terres rares, malgré une quarantaine de gisements identifiés. Aujourd’hui, l’essentiel des recettes vient d’ailleurs : en 2023, le charbon représentait 58 % des exportations, le cuivre 17 % et l’or 5 %. Depuis, le cuivre prend le relais : les exportations de charbon vers la Chine ont chuté d’un tiers en valeur en 2025, compensées par la hausse du cuivre et de l’or.
Et la destination reste la même. La Chine absorbait plus de 91 % des exportations mongoles en avril 2025. L’Europe, elle, pèse 1,1 % des ventes mongoles à l’étranger. Le déséquilibre se retrouve dans les échanges bilatéraux : en 2023, l’UE a exporté 742 millions d’euros vers la Mongolie et en a importé 123 millions. L’« eldorado » européen n’existe donc pas encore dans les chiffres.
Les Européens n’attendent pas pour autant. Dès 2022, le chancelier allemand Olaf Scholz disait vouloir investir en Mongolie pour sécuriser cuivre et terres rares. En 2024, les analystes du Parlement européen jugeaient qu’un partenariat sur les matières premières critiques entre l’UE et la Mongolie était possible, malgré les contraintes géographiques et géopolitiques. En octobre 2025, le premier Forum d’affaires UE-Mongolie a réuni plus de 700 participants, dont plus de 70 entreprises européennes et 200 entreprises mongoles, avec un volet consacré aux mines et aux terres rares.
Mais la principale annonce du forum ne concernait pas les mines. La Banque européenne d’investissement a signé un protocole d’accord pouvant mobiliser jusqu’à un milliard d’euros pour les énergies renouvelables, les réseaux électriques et les transports durables. Le financement européen va donc d’abord à la transition énergétique du pays, non à l’extraction.
Les obstacles sont réels. Les mêmes analystes du Parlement européen évoquent des inquiétudes sur l’environnement et le climat d’investissement. L’instabilité politique pèse aussi : le Premier ministre a démissionné à la mi-2025 après des semaines de manifestations. Reste enfin la question du transport. Même si l’Europe achetait un jour des métaux mongols, ils devraient transiter par la Chine ou la Russie : c’est l’objet de notre prochain article.
Le pari européen en Mongolie est donc un pari à long terme : construire un partenaire avant d’en avoir besoin. Son succès dépendra moins des déclarations que des mines ouvertes, des usines de traitement construites et des routes tracées vers l’Ouest.
Dossier spécial MONGOLIE
Les articles du dossier
1. Mongolie : le pays qui cherche un « troisième voisin » entre la Russie et la Chine.
2. Minerais critiques : l’eldorado mongol de l’Europe est-il réel ?
3. Enclavée entre deux géants : le casse-tête logistique de la Mongolie.
4. Après la COP17, l’Europe au chevet de la steppe.
5. Ce qui peut faire dérailler le partenariat.
L’essentiel en chiffres
Indicateur Donnée
Population de la Mongolie 3,5 millions d’habitants fin 2024
Cadre juridique Accord-cadre de partenariat et de coopération (APC), signé à Oulan-Bator le 30 avril 2013
Commerce bilatéral (2024) 1,1 milliard d’euros, soit 4 % du commerce mongol
Rang de l’UE 3e partenaire commercial de la Mongolie, derrière la Chine et la Russie
Poids de la Chine (2023) 84 % des exportations mongoles, contre 1,1 % pour l’UE
SGP+ accordé depuis 2015 ; utilisé pour 15 % des exportations mongoles vers l’UE en 2024
Dernier Comité mixte 24e réunion, à Bruxelles, le 29 juin 2026
Prochains rendez-vous Comité mixte à Oulan-Bator en 2027 ; 19e réunion interparlementaire à Bruxelles en 2027
Chronologie
Date Événement
- Août 1990 James Baker, secrétaire d’État américain, parle des États-Unis comme du « troisième voisin » de la Mongolie.
- 1989 Début des relations diplomatiques UE-Mongolie (35e anniversaire célébré en 2024).
- 1993 Accord de commerce et de coopération économique entre la CEE et la Mongolie.
- 30 avril 2013 Signature de l’accord-cadre à Oulan-Bator.
- 2015 La Mongolie obtient le statut SGP+.
- 1er novembre 2017 Entrée en vigueur de l’accord-cadre, qui remplace celui de 1993.
- Novembre 2022 Signature du partenariat forestier, en marge de la COP27.
- 3 septembre 2024 Vladimir Poutine est reçu à Oulan-Bator sans être arrêté, malgré le mandat de la CPI.
- 2 et 4 avril 2025 7e dialogue sur les droits de l’homme, puis Comité mixte à Oulan-Bator.
- 27 octobre 2025 Forum d’affaires et d’investissement UE-Mongolie.
- 29 juin 2026 24e Comité mixte à Bruxelles.
- 17-28 août 2026 COP17 de la désertification à Oulan-Bator.
Glossaire
Troisième voisin. Doctrine mongole : nouer des relations avec des puissances éloignées pour ne pas dépendre uniquement de la Russie et de la Chine, ses deux voisins directs.
APC (accord de partenariat et de coopération). Texte qui encadre la relation UE-Mongolie : dialogue politique, commerce, développement durable.
SGP+. Régime commercial préférentiel de l’UE pour les pays en développement qui respectent des conventions internationales. Il suspend les droits de douane sur environ 66 % des lignes tarifaires de l’UE.
De-risking. Réduction des dépendances stratégiques, notamment envers la Chine, sans rompre les échanges.
Critical Raw Materials Act. Règlement européen visant à sécuriser l’approvisionnement en matières premières critiques.
Global Gateway. Stratégie d’investissement de l’UE dans les infrastructures et la connectivité hors d’Europe.
Dzud. Hiver mongol extrême qui décime le bétail, souvent après un été de sécheresse. Plus de sept millions d’animaux ont été perdus en 2023 et 2024.
Documents officiels
• Communiqué du 24e Comité mixte UE-Mongolie, juin 2026
• Fiche du SEAE sur l’accord-cadre de partenariat et de coopération
• Communiqué du Comité mixte à Oulan-Bator, avril 2025
• Mongolie et le SGP+ (GSP Hub)
• Décision du Conseil sur l’accord-cadre, Parlement européen

