Sansal : grâce à l’Allemagne, à cause de la France
La libération de Boualem Sansal, ancien haut fonctionnaire algérien exilé en France et naturalisé français en 2024, a déclenché une tempête médiatique de l’autre côté de la Méditerranée. Les grands médias français ont salué sa remise en liberté, survenue à la suite d’une médiation allemande — et non française —, un détail diplomatique lourd de symboles.
Âgé de 76 ans, Boualem Sansal, emprisonné depuis un an en Algérie, souffrirait d’un cancer de la prostate. Jusqu’en 2024, il voyageait librement entre la France et l’Algérie, bénéficiant d’une confortable retraite d’ancien directeur général au ministère de l’Industrie, ainsi que d’un patrimoine immobilier conséquent. Ces biens, acquis à des conditions avantageuses, lui assuraient des revenus réguliers en dinars qu’il convertissait sur le marché noir en devises étrangères, au célèbre square Port-Saïd à Alger.
Un système qu’il a longtemps servi
Contrairement à l’image d’intellectuel rebelle que lui attribuent les médias occidentaux, Sansal n’a jamais semblé gêné par les pratiques qu’il dénonce aujourd’hui : corruption, bureaucratie, économie informelle. Il en fut même un acteur, profitant des failles d’un système dont il était un rouage important à l’époque du président Bouteflika.
La vaste campagne anticorruption et de numérisation lancée par le président Abdelmadjid Tebboune a, selon certains observateurs, contrarié ses intérêts économiques en Algérie.
Un exilé devenu polémiste
Depuis son installation en France, Sansal s’est transformé en critique virulent de son pays d’origine, n’hésitant pas à dénoncer le « régime » algérien depuis la capitale de l’ancien colonisateur. Ses prises de position publiques, notamment son rapprochement avec les milieux proches du gouvernement de Benyamin Netanyahou, ont suscité de vives réactions à Alger, où certains l’accusent de compromission politique et de double discours.
En Algérie, nombreux sont ceux qui voient en lui un ancien apparatchik reconverti en dissident médiatique, plus soucieux d’exister dans les cercles parisiens que de défendre une véritable liberté de pensée.
Une grâce qui redessine les équilibres
Le fait que la demande de grâce ait été portée par Berlin et non par Paris a été perçu comme un camouflet diplomatique pour la France.
Pour Alger, accorder la libération de Sansal à la requête de l’Allemagne, pays avec lequel les relations sont en plein essor, revient à affirmer une souveraineté nouvelle et à rééquilibrer ses partenariats européens.
L’Algérie, longtemps sous l’influence de la France, traite désormais d’égal à égal avec l’Allemagne, inversant les rôles historiques.
Comme le disent certains observateurs : “l’ennemi de mon ennemi peut devenir mon ami”.
Vers un nouvel axe algéro-allemand
Le président Abdelmadjid Tebboune est attendu prochainement à Berlin, à l’invitation du président allemand Frank-Walter Steinmeier, pour sceller des accords stratégiques, notamment dans le domaine de l’hydrogène vert.
Pendant que l’Algérie consolide ses relations avec de grandes puissances économiques, la France, elle, semble s’enliser dans un discours hostile et une dérive politique alimentée par l’extrême droite — héritière idéologique de l’OAS —, qui nuit à ses propres intérêts en Afrique du Nord.
Boualem Sansal aura donc, malgré lui, servi de révélateur : révélateur des fractures entre Paris et Alger, mais aussi du basculement d’un monde où la France perd peu à peu son influence, pendant que l’Algérie construit de nouveaux ponts avec ses partenaires les plus pragmatiques.
