Des pétales contre l’oubli : plaidoyer pour l’hôtel Saint-George
Tout est inspirant à l’hôtel Saint-George — El Djazaïr, comme un cœur battant au sommet d’Alger.
Même le sol de la terrasse, encore humide de pluie, captive mes sens.
La pluie est tombée comme pour sceller les pétales échappés des arbres tropicaux,
ces fleurs-souvenirs que l’automne a oubliées, tardataires au cœur de l’hiver,
en ce 16 janvier où les saisons semblent dialoguer sans jamais se heurter,
dans une élégance silencieuse.
La lumière tremble à la surface des dalles mouillées,
elle caresse chaque pétale indiscret, chaque feuille errante,
comme si le temps lui-même avait suspendu sa course
pour contempler cette beauté fragile, presque suppliante.
À l’intérieur, le lobby murmure l’Histoire.
Les murs portent les pas de celles et ceux qui ont traversé les siècles :
Édith Piaf, Simone de Beauvoir, Winston Churchill…
et surtout le général Dwight D. Eisenhower,
qui fit de l’une des chambres son quartier général pendant la Seconde Guerre mondiale.
Une plaque demeure, sobre, fidèle, comme un serment gravé dans la pierre.
Né en 1889 sur les fondations d’un ancien palais,
l’hôtel Saint-George fut un refuge, un témoin, un écrin.
Il accueillit la bourgeoisie, la diplomatie, les artistes,
les exilés de passage et les grands de ce monde.
Il fut un joyau vivant d’Alger.
S’il venait un jour à m’être donné d’être riche,
ce ne serait que pour une seule raison :
acheter le Saint-George, le sauver du délabrement,
le protéger de l’oubli.
Le restaurer à l’identique, lui rendre sa dignité,
le faire renaître tel qu’il était,
quand ses salons vibraient de voix, de rires et d’histoires écrites à voix basse.
J’y ai séjourné à trois reprises.
Il est devenu mon deuxième chez-moi.
Le personnel, chaleureux et attentif, est devenu ma seconde famille.
J’occupe la chambre située juste au-dessus de celle qu’occupa Eisenhower,
et chaque matin, je me réveille avec la mémoire du temps gravée sous mes pas.
Si mon nom devait un jour être associé à ce lieu,
ce serait pour avoir contribué à lui rendre sa grandeur,
et non pour l’avoir possédé.
Je lance aujourd’hui un appel solennel à l’UNESCO :
reconnaissez l’hôtel Saint-George pour sa valeur historique, culturelle et humaine,
classez-le, protégez-le, aidez à sa restauration.
J’en appelle aussi à toutes les femmes et à tous les hommes de bonne volonté,
aux cœurs sensibles, aux consciences éveillées :
créons ensemble un fonds dédié à sa rénovation,
afin que les pierres anciennes reprennent vie,
que les salons retrouvent leur lumière,
et que les générations futures puissent marcher
sur ces dalles chargées d’histoires et de poésie.
Je ne souhaite laisser ici ni plume, ni cheveu.
Je veux simplement y déposer un pétale.
Un pétale, parce que mon prénom est une fleur,
un pétale comme une prière silencieuse.
Que Dieu entende cet appel.
Que le Saint-George soit sauvé.
