Guerre cognitive contre l’Algérie : Lila Lefèvre salue l’analyse d’Ahmed Bensaada et appelle à une stratégie de réponse

L’article d’Ahmed Bensaada consacré à ce qu’il qualifie de « guerre médiatique et cognitive de la France contre l’Algérie » s’inscrit dans un travail de fond rare et précieux sur les nouvelles formes de conflictualité informationnelle. Chercheur reconnu, auteur de plusieurs ouvrages de référence sur les stratégies d’influence et de manipulation de l’opinion, Bensaada ne se contente pas de dénoncer : il documente, chiffre et contextualise.

Pour Lila Lefèvre, cofondatrice de la chaîne de télévision belge francophone internationale en ligne Atipik TV, analyste attitrée pour la BBC, et figure incontournable de l’expertise européenne, ce travail mérite d’être salué pour ce qu’il est : un signal d’alerte sérieux sur la place de l’Algérie dans l’écosystème médiatique francophone.

Un constat étayé, désormais impossible à ignorer

En s’appuyant sur des données issues des outils de l’Institut national de l’audiovisuel (INA), Ahmed Bensaada met en évidence une surexposition médiatique de l’Algérie dans les médias français : plus de 31 000 occurrences du mot « Algérie » en une seule année sur un nombre limité de chaînes de télévision et de radios. Un volume sans commune mesure avec celui d’autres pays du Maghreb.

Pour Lila Lefèvre, ce chiffre ne constitue pas une preuve en soi d’une hostilité systématique, mais il pose une question fondamentale : pourquoi l’Algérie occupe-t-elle une place aussi centrale, souvent sous un angle problématique, conflictuel ou polémique, dans le discours médiatique français ?

La guerre cognitive comme clé de lecture

La force de l’approche de Bensaada réside dans le cadre théorique qu’il mobilise : celui de la guerre cognitive, ou guerre de quatrième génération. Une guerre sans chars ni soldats, mais où les récits, les images, les mots et les émotions deviennent des armes.

Dans cette configuration, il ne s’agit plus de conquérir un territoire, mais d’influencer durablement les perceptions, d’affaiblir la crédibilité d’un État, de fragmenter les opinions publiques et de figer un pays dans un récit négatif répétitif. L’Algérie, de par son histoire, sa position géopolitique et sa relation singulière avec la France, se retrouve particulièrement exposée à ce type de confrontation informationnelle.

Atipik TV : un contre-modèle assumé

C’est précisément pour répondre à ce déséquilibre narratif que Atipik TV a été créée. Contrairement à de nombreuses télévisions francophones européennes, la chaîne belge a fait le choix éditorial assumé de mettre en avant les pays francophones d’Afrique et d’Europe, notamment l’Algérie et la France, dans une logique de compréhension mutuelle, de complexité et de dialogue.

Pour Lila Lefèvre, il ne s’agit pas d’opposer des récits, mais de refuser les caricatures, de redonner de l’épaisseur aux réalités politiques, sociales et économiques, et de sortir des grilles de lecture simplistes qui nourrissent les tensions plutôt que l’analyse.

Du constat à la stratégie : l’urgence d’une réponse structurée

Si le travail d’Ahmed Bensaada est essentiel pour poser un diagnostic, Lila Lefèvre insiste sur un point central : la dénonciation, à elle seule, ne suffit plus. Une guerre cognitive ne se combat ni par l’émotion, ni par la posture victimaire, ni par le silence.

La réponse doit être stratégique, professionnelle et de long terme.

Cela passe d’abord par la maîtrise du récit. Un pays qui ne raconte pas lui-même sa trajectoire, ses contradictions, ses réformes et ses ambitions laisse d’autres le faire à sa place. La diplomatie narrative n’est pas de la propagande ; c’est une nécessité dans un monde saturé d’informations concurrentes.

Cela implique ensuite la mise en place d’une veille médiatique qualitative, capable d’analyser non seulement le volume des contenus, mais aussi leur ton, leur sémantique et leurs cadres interprétatifs. Comprendre comment un récit se construit est la condition préalable pour le déconstruire intelligemment.

La formation des porte-parole, journalistes, experts et membres de la diaspora est également cruciale. Dans l’espace médiatique international, chaque mot compte. La crédibilité se construit par la précision, la nuance et la constance.

Enfin, l’investissement dans la diplomatie digitale est devenu incontournable. Réseaux sociaux, plateformes vidéo, podcasts, tribunes internationales : l’influence ne se joue plus uniquement sur les plateaux de télévision traditionnels.

Connaître pour résister

Accréditée auprès de l’Union européenne depuis plus de trente ans, partisane du dialogue entre l’UE et l’Union africaine, Lila Lefèvre rappelle que la guerre cognitive vise avant tout les perceptions. Sa propre trajectoire universitaire et académique — marquée notamment par une thèse pionnière sur la diplomatie gazière, distinguée à l’Université d’Anvers — l’amène à une conviction simple : la connaissance est la première ligne de défense.

C’est aussi dans cet esprit qu’elle achève actuellement l’écriture d’un livre-révélation sur les vingt années de gabegie ayant marqué l’Algérie sous Abdelaziz Bouteflika et son frère Saïd : nommer les dérives internes n’affaiblit pas un pays, cela le renforce face aux récits hostiles.

Le travail d’Ahmed Bensaada a le mérite de mettre des mots et des chiffres sur une réalité informationnelle complexe. Il alerte, il structure le débat, il oblige à penser autrement les rapports de force médiatiques.

Pour Lila Lefèvre, l’enjeu est désormais clair : transformer ce constat en stratégie, et la stratégie en action. Dans un monde où la neutralité n’existe plus, celui qui ne construit pas son récit devient l’objet du récit des autres.

La guerre cognitive ne se gagne ni par l’indignation ni par le déni, mais par l’intelligence, la rigueur et la maîtrise du temps long.

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