Le mirage bruxellois : comment une école tech a laissé des étudiants Africains au bord du vide
ENQUÊTE — Pendant plusieurs années, l’École IT Bruxelles a vendu une promesse particulièrement séduisante : une formation dans les métiers de la tech, un diplôme européen et, pour des étudiants venus de loin, la possibilité de construire un avenir en Belgique. À l’été 2026, cette promesse s’est brisée avec la faillite de l’établissement. Derrière l’effondrement financier se dessine une histoire plus complexe, mêlant ambitions entrepreneuriales, investisseurs de renom, recrutement international et interrogations sur la valeur réelle des formations proposées.
À Bruxelles, les conséquences dépassent largement les comptes d’une entreprise. Des étudiants étrangers se retrouvent confrontés à la disparition de leur établissement, à des sommes importantes déjà engagées et, pour certains, à l’incertitude entourant la poursuite de leur parcours académique et leur situation administrative.
Une start-up de l’éducation devenue école internationale
L’aventure commence en France en 2020, autour de trois entrepreneurs, Nady Bilani, Martin Zanchetta et Paul Moreau. Leur projet s’inscrit dans un marché alors particulièrement porteur : celui de la formation aux métiers du numérique.
Cybersécurité, développement informatique, data, intelligence artificielle : les besoins des entreprises sont considérables et les écoles privées se multiplient pour répondre à cette demande.
Le projet prend rapidement une dimension internationale. Bruxelles devient l’un de ses terrains d’expansion privilégiés. L’implantation dans la capitale belge présente un double avantage : proximité avec les institutions européennes et attractivité internationale d’une ville où se côtoient étudiants, entreprises et organisations venues de nombreux pays.
L’école commercialise des formations présentées comme correspondant aux niveaux Bachelor et Master. Pour des candidats étrangers, notamment africains, l’offre possède un argument supplémentaire : étudier en Europe constitue une perspective professionnelle et personnelle particulièrement attractive.
C’est précisément sur ce marché que le modèle va connaître une croissance importante.
Le recrutement international au cœur du modèle
Le profil des étudiants constitue l’un des éléments les plus frappants du dossier.
Une part importante du recrutement bruxellois concerne des étudiants originaires d’Afrique du Nord et d’Afrique subsaharienne. Algérie, Maroc, Tunisie, Cameroun, Côte d’Ivoire, République démocratique du Congo : ces pays figurent parmi les bassins de recrutement privilégiés du secteur de l’enseignement privé international.
Ce phénomène n’est pas, en lui-même, suspect. Les établissements privés européens recrutent massivement à l’étranger et les étudiants africains représentent depuis longtemps une clientèle importante de l’enseignement supérieur francophone.
Mais dans le cas de l’École IT Bruxelles, la question est de savoir quelle place ce recrutement occupait dans le modèle économique de l’établissement et quelles garanties pédagogiques accompagnaient les promesses commerciales faites aux candidats.
Pour ces étudiants, l’inscription ne représente pas simplement le début d’une formation. Elle peut conditionner une demande de visa, l’organisation d’un déménagement international, le paiement de frais de scolarité considérables et, dans certains cas, l’engagement financier de toute une famille.
Le rapport de force est donc particulier : l’étudiant achète simultanément une formation, une perspective professionnelle et l’espoir d’une installation temporaire en Europe.
Quand le diplôme devient aussi une promesse migratoire
C’est l’une des zones les plus sensibles du dossier.
En Belgique, l’accès au séjour étudiant obéit à des règles précises. Une inscription dans un établissement ne signifie pas automatiquement que n’importe quelle formation privée ouvre les mêmes droits qu’un cursus reconnu par une institution d’enseignement supérieur officiellement habilitée.
Pour un candidat situé à plusieurs milliers de kilomètres de Bruxelles, cette distinction peut cependant être difficile à percevoir.
La brochure commerciale d’une école, son site internet, l’intitulé d’un programme — « Bachelor », « Master », « cybersécurité » ou « data » — et la réalité de la reconnaissance académique du diplôme sont quatre choses différentes.
C’est précisément sur ce point que le dossier de l’École IT Bruxelles appelle aujourd’hui des vérifications approfondies : quels diplômes étaient effectivement délivrés ? Par quelle entité juridique ? Sous quelle reconnaissance ou accréditation ? Et quels droits académiques ces titres conféraient-ils réellement ?
Ces questions sont essentielles, car la valeur d’un diplôme privé ne dépend pas uniquement de son intitulé. Elle dépend notamment de son statut légal, de l’autorité qui l’a délivré et de la reconnaissance dont bénéficie le programme.
Juin 2025 : l’arrivée du Groupe Rossel
Au moment où le projet bruxellois semble entrer dans une nouvelle phase, un partenariat majeur vient renforcer sa crédibilité.
En juin 2025, l’École IT annonce l’entrée au capital du Groupe Rossel, important groupe de médias belge connu notamment pour son quotidien Le Soir.
Pour une école privée encore en phase de développement, l’opération constitue un signal particulièrement puissant.
L’arrivée d’un acteur économique reconnu peut rassurer les candidats, les familles, les partenaires et les investisseurs. Elle donne également au projet une visibilité nouvelle dans le paysage belge.
Mais cette association soulève rétrospectivement une question fondamentale : quels contrôles ont précédé cette prise de participation et quelle visibilité les différents partenaires avaient-ils alors sur la situation réelle de l’établissement bruxellois ?
Il appartiendra aux documents sociaux, aux comptes, aux contrats et, le cas échéant, aux procédures judiciaires de répondre précisément à ces questions.
Puis le modèle se fissure
À partir de la fin de 2025, selon les témoignages et éléments rapportés autour du dossier, les difficultés deviennent visibles.
Des étudiants font état de cours annulés, de problèmes d’organisation et d’une présence réduite de la direction sur le campus. Des intervenants auraient également rencontré des difficultés de paiement.
Pour les étudiants qui avaient payé plusieurs milliers d’euros et parfois organisé leur arrivée en Belgique sur la base de leur inscription, les dysfonctionnements prennent une dimension autrement plus grave.
Une école peut supporter des retards administratifs. Elle ne peut pas durablement fonctionner sans assurer les cours, les enseignants et l’encadrement correspondant aux formations vendues.
À mesure que les problèmes s’accumulent, la question n’est donc plus seulement celle de la qualité d’une école privée. Elle devient celle de la viabilité même du modèle économique.
La faillite et la facture humaine
La faillite prononcée en 2026 transforme une crise d’entreprise en problème collectif.
Une entreprise peut disparaître. Pour un étudiant étranger, la disparition de son établissement peut signifier la perte d’une année d’études, de frais de scolarité difficilement récupérables et d’un parcours administratif construit autour de cette inscription.
La situation est d’autant plus délicate pour les étudiants internationaux que leur séjour en Belgique est lié à des conditions précises. Ils doivent alors déterminer rapidement quelles solutions existent pour poursuivre leurs études, changer d’établissement ou préserver leur situation administrative.
Le curateur chargé de la procédure doit, lui, établir la situation financière de l’entreprise, identifier les créanciers et liquider les actifs disponibles selon les règles applicables.
Mais une procédure de faillite ne répare pas nécessairement le préjudice académique subi par les étudiants.
Un remboursement éventuel ne restitue ni une année perdue, ni un projet professionnel interrompu, ni les mois d’incertitude vécus par des jeunes qui avaient quitté leur pays pour étudier en Belgique.
L’accusation d’une « usine à visas » doit désormais être démontrée
Dans ce type de dossier, l’expression est tentante. Elle est aussi juridiquement lourde.
Qualifier une école d’« usine à visas » revient à suggérer que son objectif réel aurait été de vendre principalement une voie d’accès au séjour plutôt que de dispenser une formation sérieuse.
Une telle accusation ne peut être établie par la seule présence massive d’étudiants étrangers, par des dysfonctionnements pédagogiques ou par la faillite de l’établissement.
Elle nécessiterait des éléments précis : stratégie commerciale, communications internes, données de recrutement, pratiques administratives, connaissance éventuelle des difficultés financières, nature des formations réellement dispensées et statut exact des titres délivrés.
C’est donc là que se situe probablement le cœur de l’enquête à venir.
L’école était-elle simplement une entreprise d’enseignement privé mal gérée qui a fini par faire faillite ? Ou existait-il un modèle dans lequel le recrutement international et les perspectives migratoires constituaient une composante centrale du financement ?
La différence entre ces deux scénarios est considérable.
Les questions que laisse la faillite
L’effondrement de l’École IT Bruxelles laisse derrière lui une série de questions auxquelles les étudiants, les familles et les autorités sont désormais en droit d’attendre des réponses.
Qui contrôlait réellement l’activité bruxelloise ? Quelle était la situation financière exacte de l’école lorsque de nouveaux étudiants ont continué à être recrutés ? Combien d’étudiants étaient inscrits ? Combien avaient payé leurs frais ? Quels cours ont effectivement été dispensés ? Quels diplômes ont été délivrés et quelle est leur reconnaissance juridique ?
Et surtout : que savaient les différents partenaires de l’établissement au moment où ils se sont engagés à ses côtés ?
L’entrée d’un groupe économique aussi connu que Rossel rend cette dernière question particulièrement importante, sans pour autant permettre de présumer une quelconque responsabilité de sa part dans les difficultés de l’école.
Une faillite qui dépasse le cas d’une seule école
L’affaire révèle finalement une fragilité plus large : celle d’un marché européen de la formation privée où se rencontrent deux demandes considérables.
D’un côté, des entreprises recherchent désespérément des compétences numériques. De l’autre, des milliers de jeunes veulent accéder à ces métiers et voient dans l’Europe francophone une possibilité de formation et d’avenir.
Entre les deux s’est développée une industrie internationale du recrutement étudiant.
Lorsque le système fonctionne, chacun y trouve son compte : l’école, l’entreprise qui recrute, le pays d’accueil et surtout l’étudiant.
Lorsque l’établissement disparaît, le déséquilibre apparaît brutalement.
L’École IT Bruxelles laisse ainsi une question plus vaste que celle de sa propre faillite : jusqu’où peut-on commercialiser le rêve d’un diplôme européen avant que ce rêve ne devienne, pour les étudiants les plus vulnérables, un risque financier et administratif majeur ?
La réponse ne se trouvera ni dans les brochures commerciales ni dans les promesses faites aux candidats. Elle se trouve désormais dans les documents de la faillite, dans le statut légal des formations et, éventuellement, dans les décisions des autorités judiciaires et académiques.
C’est là que devra commencer la prochaine étape de l’enquête.

