France et Japon : deux histoires parallèles de contamination nucléaire
Le journaliste de Médiapart Johann Fleuri vient de publier une enquête sur les conséquences, aujourd’hui encore visibles, des radiations émises par la centrale nucléaire de Fukushima sur la population et l’environnement japonais. Son travail met en lumière une décision de justice qui résonne étrangement avec un dossier français resté longtemps enfoui : celui des essais nucléaires menés au Sahara algérien dans les années 1960.
Fukushima : la justice japonaise dédouane l’État
Le tribunal de grande instance d’Osaka a refusé de reconnaître la responsabilité de l’État japonais dans le déplacement forcé des populations vivant à proximité de la centrale. Seul l’opérateur du site, TEPCO, a été condamné à verser 500 000 euros à 221 plaignants.
Il faut se souvenir du contexte : le 11 mars 2011, une vague de 30 mètres provoquée par un tsunami a submergé la côte japonaise. À Fukushima, elle a atteint 15 mètres, noyant le système de refroidissement des réacteurs et provoquant leur fusion. Cet accident est classé au même niveau de gravité que celui de Tchernobyl en 1986.
Sur place, certaines personnes ont reçu des doses radioactives supérieures à 250 millisieverts, alors que les scientifiques estiment que des effets sur la santé apparaissent au-delà de 100 millisieverts. Cent dix mille personnes ont reçu un ordre d’évacuation des autorités japonaises. Quant aux « liquidateurs », les travailleurs chargés de décontaminer le site, le seuil d’exposition toléré par les autorités sanitaires japonaises reste fixé à 100 millisieverts.
Le précédent français : les essais nucléaires au Sahara algérien
Entre 1960 et 1966, la France a mené 17 essais nucléaires, dont quatre en aérien et treize en souterrain, confinés dans des tunnels creusés à 150 mètres sous la montagne. En 2009, la Commission de recherche et d’information indépendantes sur la radioactivité (CRIIRAD) a procédé à des prélèvements sur des déchets organiques – des crottes de chameaux – ainsi que sur de la roche fondue à la suite de l’essai raté de Béryl, en 1962. Tous les échantillons ont révélé une présence de radioactivité dans le sol.
Les conséquences humaines de cet essai furent immédiates et sévères. Neuf cents militaires et civils durent être décontaminés le jour même ; comme ces mesures s’étaient révélées inefficaces, 775 personnes supplémentaires durent l’être dans les huit jours suivants. Plusieurs dizaines de militaires furent envoyés à l’hôpital militaire Percy, en région parisienne, pour des mois de soins intensifs tenus secrets – certains n’y survécurent pas.
Deux ministres se trouvaient sur place lors de l’essai de Béryl : Pierre Mesmer, alors ministre des Armées, et Gaston Palewski, ministre de la Recherche scientifique. Tous deux furent contaminés. Mais contrairement aux appelés, aux Touaregs, aux habitants et aux militaires présents sur le site, ils furent exfiltrés immédiatement. Cela n’empêcha pas Palewski de mourir plus tard d’une leucémie qu’il attribuait lui-même à cette contamination.
Un dossier toujours ouvert sur le plan politique
En octobre 2025, le Rassemblement national a fait voter à l’Assemblée nationale une proposition de résolution non contraignante dénonçant l’accord franco-algérien de 1968. Le texte a été adopté avec le soutien de parlementaires de droite non affiliés au RN – des élus probablement portés par des voix de gauche mobilisées au nom du « front républicain ». Rappelons que le gouvernement, informé en amont de tout projet de résolution, peut en déclarer l’irrecevabilité s’il estime qu’elle engage sa responsabilité ou constitue une injonction à son égard. Il ne l’a pas fait.
Le 29 janvier 2026, l’Assemblée nationale a voté un projet de loi visant à indemniser les victimes des 193 essais nucléaires menés en Polynésie française. Le texte doit désormais être examiné par le Sénat. L’an dernier, la députée de Polynésie Méréana Reid Arbelot avait résumé l’enjeu du débat : selon elle, c’est le risque encouru, et non un seuil d’exposition, qui devrait fonder le droit à indemnisation, à charge d’établir si la maladie développée est liée ou non à l’exposition aux rayonnements ionisants. Elle avait également jugé peu pertinent le seuil d’exposition actuellement retenu.
En Algérie, une contamination toujours active
En Algérie, le sol reste aujourd’hui contaminé. Les populations locales l’ont été aussi, et le demeurent lorsqu’elles n’ont pas développé de pathologie apparente. Des enfants, dans des conditions de pauvreté, continuent de récupérer du cuivre et d’autres métaux à forte valeur ajoutée sur des sites pourtant interdits d’accès par les autorités algériennes, pour en tirer de modestes revenus.
De nombreux témoignages de survivants de ces essais, filmés il y a une dizaine d’années en français comme en arabe, sont aujourd’hui accessibles en ligne. Malgré cela, l’État français continue de minimiser ou de récuser sa responsabilité dans ce dossier.
Une réparation encore attendue
Trois quarts de siècle après les premiers essais, la question de la reconnaissance et de la réparation reste posée. Les événements de Béryl, comme ceux de Three Mile Island (États-Unis, 1979), de Tchernobyl (Ukraine, 1986), de Fukushima (Japon, 2011) ou de Polynésie française, appartiennent à une même histoire : celle des conséquences durables, sanitaires et environnementales, du nucléaire civil et militaire sur les populations qui y ont été exposées, souvent sans leur consentement.

