Algérie–Émirats arabes unis : anatomie d’une rupture annoncée
En rompant, le 10 septembre 2026, ses relations diplomatiques avec les Émirats arabes unis, l’Algérie clôt plus d’un demi-siècle d’une relation ambivalente, tissée dans les années 1970 autour du pétrole puis fragilisée par des soupçons d’ingérence régionale et une divergence de fond sur la normalisation avec Israël. Retour sur les ressorts d’une rupture que Tebboune assure avoir longtemps différée pour ne pas aviver les divisions du monde arabe.
Le 10 septembre 2026, le ministère algérien des Affaires étrangères a annoncé la rupture des relations diplomatiques avec les Émirats arabes unis, reprochant à Abou Dhabi « la multiplication des agissements provocateurs ou hostiles ». L’ambassadeur émirati, convoqué le jour même, a reçu un délai de quarante-huit heures pour quitter le territoire algérien. Derrière ce communiqué sec se cache une histoire de plus d’un demi-siècle, faite d’entraide pétrolière, de proximités personnelles et, plus récemment, de soupçons d’ingérence.
Une fraternité née du pétrole
Les relations entre Alger et Abou Dhabi remontent au lendemain de l’indépendance des Émirats vis-à-vis de la couronne britannique. Contrairement au Koweït, à Bahreïn et au Qatar, qui ont chacun fait le choix de la souveraineté séparée, six émirats — Abou Dhabi, Dubaï, Charjah, Ajman, Oumm al-Qaïwaïn et Foudjaïrah — décident de fonder un État fédéral unique, proclamé le 2 décembre 1971 sous l’autorité d’Abou Dhabi comme capitale ; un septième, Ras al-Khaïmah, les rejoindra en février 1972.
C’est le cheikh Zayed ben Sultan Al Nahyane, chef de la tribu régnante d’Abou Dhabi et premier président de la fédération, qui sollicite alors l’appui de l’Algérie dans le domaine pétrolier. Alger dispose déjà d’une expertise reconnue : indépendante depuis 1962, elle a nationalisé ses hydrocarbures dès le 24 février 1971, sous la présidence de Houari Boumediene, posant les bases de la Sonatrach. Les échanges économiques et diplomatiques entre les deux capitales connaissent alors leur âge d’or.
1978 : le tournant Bouteflika
Tout bascule à la mort de Boumediene, le 27 décembre 1978. Son ministre des Affaires étrangères, Abdelaziz Bouteflika, écarté du pouvoir et voyant ses ambitions présidentielles contrariées, s’installe alors à Dubaï, où il tisse une relation étroite avec la famille régnante émiratie, allant jusqu’à devenir, selon plusieurs biographies, conseiller informel du prince de Dubaï. Il y demeurera, par intermittence, jusqu’à son retour sur la scène politique algérienne et son « élection » à la présidence de la République en avril 1999.
Selon des experts, cette parenthèse émiratie aurait scellé, bien avant son accession au pouvoir, des liens d’intérêts que Bouteflika aurait ensuite fait fructifier depuis le palais d’El-Mouradia — au point, affirment-ils, de privilégier les Émirats arabes unis dans des dossiers stratégiques et de favoriser, en retour, un rapprochement d’Alger avec les États-Unis. Des informations, largement reprises dans la presse et les cercles nationalistes algériens.
C’est dans ce contexte qu’à partir de 2001 l’Algérie s’arrime officiellement au Dialogue méditerranéen de l’OTAN, rejoignant les pays du pourtour méditerranéen — Maroc, Tunisie, Mauritanie, Égypte, Jordanie, Israël — associés à l’Alliance atlantique. Pour les mêmes experts, cette orientation aurait ouvert un accès privilégié des intérêts occidentaux, notamment américains, aux immenses réserves du Sahara algérien, avec une présence humaine et logistique croissante sur certains sites d’exploration, une présence qui a nourri, dans l’opinion publique algérienne, un ressentiment durable à l’égard de ce qui est perçu comme une américanisation rampante de zones stratégiques du pays.
L’héritage bouteflikiste et l’emprise économique émiratie
Abdelaziz Bouteflika est mort en 2021, mais une partie de l’appareil administratif qu’il a façonné pendant vingt ans lui aurait, selon beaucoup d’observateurs, survécu. Durant cette période, les Émirats arabes unis ont pris pied dans plusieurs secteurs stratégiques algériens : gestion de ports, investissements dans l’agroalimentaire, la logistique, l’immobilier de luxe, ainsi que dans certains projets culturels et religieux.
Lorsque Abdelmadjid Tebboune est élu à la présidence en décembre 2019, il hérite, selon plusieurs sources proches, d’un paysage économique et politique où l’influence émiratie s’est imposée bien au-delà du strict cadre bilatéral, avec des relais locaux accusés d’agir davantage pour le compte d’intérêts étrangers que pour celui de l’État algérien.
Une rupture mûrie de longue date
La rupture proclamée le 10 septembre 2026 n’est donc pas, selon Alger, un coup de tête. Le communiqué du ministère des Affaires étrangères évoque « une grande retenue » observée pendant des années, et de multiples mises en garde adressées à Abou Dhabi avant que la décision finale ne soit prise. Dans les mois qui ont précédé l’annonce, le président Tebboune avait lui-même évoqué, sans le nommer explicitement, un « État minuscule du Golfe » accusé de s’ingérer dans les crises du Mali, de la Libye et du Soudan ; fin juillet 2026, il expliquait encore que l’Algérie s’abstenait de rompre pour ne pas aggraver les divisions au sein du monde arabe.
Deux dossiers structurent, de l’aveu même des autorités algériennes, ce désaccord de fond : l’ingérence régionale des Émirats dans la bande sahélienne, et leur normalisation des relations avec Israël dans le cadre des accords d’Abraham — une ligne diplomatique qu’Alger a toujours combattue et à laquelle l’enrichissement pétrolier émirati aurait, selon les autorités algériennes, donné les moyens d’action dans des pays fragilisés par la pauvreté ou les conflits internes, du Sahel au Soudan en passant par certains pays du Maghreb.
Alger et Washington : un partenariat qui ne transige pas sur la Palestine
Il convient de préciser que l’Algérie ne se pose nullement en adversaire des États-Unis, loin s’en faut : l’Algérie considère au contraire les États-Unis comme un pays ami, avec lequel elle entretient des relations diplomatiques et économiques renforcées. Elle ne se pose donc nullement en adversaire de Washington et ne rejette pas, sur le principe, l’idée d’une normalisation avec l’État hébreu. Alger conditionne toutefois cette perspective au respect du cadre fixé par les résolutions de l’ONU : la reconnaissance d’un État palestinien indépendant sur les frontières de 1967, avec Jérusalem-Est pour capitale.
Une ligne de fracture plus profonde
Au-delà des équilibres diplomatiques du moment, cette rupture ravive une question identitaire plus ancienne : celle du positionnement de l’Algérie entre monde arabe, Méditerranée et Afrique. Ni Rome, ni l’Empire ottoman, ni la France coloniale n’ont réussi à détourner ce pays de ses racines. C’est sur cette terre qu’Augustin d’Hippone a médité sur l’homme, la foi, le doute et le temps. L’Algérie reste d’abord une terre amazighe, qui a fait de l’arabe sa langue officielle sans renier son ancrage méditerranéen et africain — un ancrage que beaucoup, à Alger, jugent aujourd’hui plus éloigné, culturellement et géographiquement, des monarchies arabes du Golfe.

