Nouveau regard sur l’Algérie : Une rencontre, deux mémoires
Louis Bulidon, dernier témoin des explosions nucléaires françaises dans le Sahara algérien, a reçu cet été Lila Lefèvre, autrice et journaliste belge. Elle est venue à sa rencontre pour préparer avec lui un livre d’entretiens ainsi qu’un film documentaire consacrés aux essais nucléaires français en Algérie. En lui offrant son dernier ouvrage, Léon XIV en Algérie, sur la terre de Saint Augustin, elle ne se doutait peut-être pas de l’émotion qu’il allait susciter chez son lecteur. Voici le regard de Louis Bulidon sur ce livre et sur l’Algérie qu’il aime.
Image exclusive du tournage du documentaire sur Louis Bulidon, dernier témoin des essais nucléaires français dans le Sahara algérien
Cet été, j’ai eu le plaisir de recevoir Lila Lefèvre, autrice et journaliste belge, venue à ma rencontre pour préparer avec moi un livre d’entretiens consacré aux essais nucléaires français dans le Sahara algérien.
À cette occasion, elle m’a offert, avec une touchante attention, son dernier ouvrage, au titre quelque peu provocateur — mais sans aucune intention polémique : Léon XIV en Algérie, sur la terre de Saint Augustin.
Provocateur, peut-être, pour un laïc comme moi, éduqué dans l’esprit de la séparation des Églises et de l’État et dans les principes de la loi de 1905.
J’ai pourtant lu ce livre avec beaucoup d’émotion. J’y ai découvert une autre facette de Lila : sa grande sensibilité, son écoute des autres, sa manière d’aller vers les personnes et de recueillir leur parole. Une personnalité chaleureuse qui se révèle au fil des pages.
À la découverte de l’Algérie
À travers plusieurs séjours en Algérie, jusqu’en avril 2026, notamment à l’occasion de la visite du pape Léon XIV, Lila est partie à la recherche du passé plus que deux fois millénaire de cette terre algérienne.
Elle remonte le fil de l’Histoire en parcourant ces villes anciennes fréquentées par les Phéniciens, habitées par les Numides puis conquises par Rome. Elle nous fait découvrir un pays dont l’histoire est faite de rencontres, de conquêtes, de brassages de populations et de religions.
Des peuples berbères aux civilisations méditerranéennes, des communautés juives au christianisme des premiers siècles, puis à l’arrivée des Arabes et de l’islam au VIIᵉ siècle, Lila raconte une Algérie façonnée par une histoire religieuse et culturelle d’une extraordinaire richesse.
Juifs, chrétiens et musulmans appartiennent aux trois grandes traditions monothéistes communément rattachées aux religions du Livre. Les communautés juive et chrétienne sont aujourd’hui très minoritaires en Algérie, mais elles font toujours partie de l’histoire et du patrimoine de ce pays.
Saint Augustin, une figure emblématique
Pour Lila, saint Augustin constitue l’un des symboles les plus forts de cette présence chrétienne sur la terre algérienne.
Né à Thagaste, l’actuelle Souk Ahras, au IVᵉ siècle, Augustin demeure une figure majeure de l’histoire intellectuelle et religieuse de l’Algérie. Lila évoque également avec beaucoup de tendresse Monique, sa mère, et le rôle essentiel qu’elle joua dans son éducation et son cheminement spirituel.
À travers cette histoire personnelle, c’est aussi toute une partie de la mémoire algérienne que Lila cherche à faire revivre.
La rencontre entre le pape Léon XIV et le président Abdelmadjid Tebboune donne d’ailleurs une résonance particulière à cette dimension historique et spirituelle de son livre.
À la rencontre du peuple algérien
Mais, pour moi, la véritable richesse de cet ouvrage se trouve ailleurs encore : dans la rencontre de Lila avec le peuple algérien.
Au fil de ses voyages, elle est allée à la rencontre de ces femmes et de ces hommes que l’on croise dans les rues, loin des discours officiels et des grandes déclarations politiques.
Ce sont les « petites gens », comme on dit parfois, qui lui ont offert leurs paroles, leurs histoires et leur hospitalité. Certains l’ont même invitée à partager leur repas.
Cette bienveillance de l’accueil m’a particulièrement touché.
N’est-ce pas là un message à double sens ?
Nous faire découvrir un peuple qui, malgré les 132 années de colonisation française, ne se résume pas au ressentiment envers la France. Mais aussi nous permettre de mieux comprendre, de l’intérieur, une société qui a traversé la terrible épreuve des années 1990.
Sortir des polémiques
Comme tous les pays, l’Algérie connaît ses difficultés, ses contradictions et ses problèmes. Lila a, à mon sens, raison de ne pas se laisser enfermer dans le jeu des polémiques.
Son livre choisit une autre voie : celle de la rencontre, de l’écoute et de la compréhension.
Cette démarche me paraît d’autant plus importante qu’en France, certains discours politiques ravivent aujourd’hui les blessures et les vieux démons de notre passé colonial.
Lila ne cherche pas à donner de leçon. Elle regarde, elle écoute, elle raconte.
Et c’est peut-être précisément ce qui rend son témoignage précieux.
« Votre livre m’a rapproché encore plus de l’Algérie »
Moi qui aime l’Algérie, celle du désert que j’ai connue comme appelé du contingent, et dont je reparlerai un jour avec vous, je peux dire que la lecture de ce livre m’a profondément touché.
J’ai connu une autre Algérie, dans d’autres circonstances et à une autre époque. Une Algérie intimement liée à mon histoire personnelle et à mon combat pour que ne soient pas oubliées les victimes des essais nucléaires français dans le Sahara.
En venant me rencontrer pour préparer notre livre sur cette mémoire douloureuse, Lila m’a permis, à son tour, de découvrir une autre Algérie.
Celle de son histoire millénaire.
Celle de ses croyances et de ses héritages.
Mais surtout celle de ses habitants.
Votre livre, Lila, m’a rapproché encore davantage de l’Algérie.
Une passion partagée, sans doute. Mais aussi une mémoire qui continue de vivre, de se transmettre et, parfois, de nous réunir là où l’Histoire nous avait séparés.

